Orphanie Bégon-Leroy fabrique des poupées aux cheveux crépus, à la peau noire et parées de robes aux motifs africains. L’initiative semble anodine, mais elle permet aux parents d’origine caribéenne ou africaine d’offrir à leurs enfants des jouets à leur image.

Mayssa Ferah
Mayssa Ferah La Presse

Depuis le meurtre de George Floyd et la résurgence du mouvement Black Lives Matter, la fondatrice des Poupées d’Or vit au rythme des centaines de commandes sur le site web de l’entreprise. « Il y a une demande folle pour mes poupées. Il n’y en a jamais eu autant », dit-elle à La Presse.

Éparpillées sur la table de cuisine de son petit appartement de la Rive-Sud de Montréal, des poupées noires « en construction ». Chaque modèle célèbre l’essence de la culture africaine. L’une arbore un couvre-chef aux motifs imprimés colorés et des boucles d’oreille en cauri – petit coquillage typique de plusieurs pays africains. Une autre est vêtue d’une robe faite de kenté, tissu coloré symbole de prestige au Ghana et en Côte d’Ivoire.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Orphanie Bégon-Leroy et certaines des poupées qu'elle confectionne et pour lesquelles la demande a récemment explosé, parallèlement à la résurgence du mouvement Black Lives Matter.

Petite, Orphanie Bégon-Leroy se promenait dans les allées des grands magasins à la recherche d’une poupée qui lui ressemblait. Elle a le souvenir vif des rayons où s’alignaient des Barbie blondes aux yeux bleus, très minces et aux longs cheveux lisses qui brillaient comme du satin.

Adolescente, elle remarque dans les grandes surfaces quelques poupées à la peau noire… et aux cheveux lisses.

L’idée de fonder les Poupées d’Or, en 2017, est donc née du sentiment de ne pas se reconnaître dans ces jouets. Et derrière cette entreprise se cache une initiative sérieuse.

Encore aujourd’hui, les poupées aux têtes lisses sont la norme. Avec minutie, Mme Bégon-Leroy remplace leur chevelure par des coiffures afros, des locks ou des tresses. Elle les habille d’étoffes venues de partout dans le monde. Son but ? Donner aux fillettes noires – dont sa propre fille – l’occasion de s’amuser avec des jouets qui les représentent.

Dans les médias, le cheveu crépu est perçu d’une façon négative, même parfois au sein de la communauté noire. Les jouets sont un outil formidable d’éducation. On veut faire ce travail.

Kimia Nkanza Mazekele, mari d'Orphanie Bégon-Leroy, impliqué dans l’initiative

« Enseigner la tolérance »

Dans le documentaire Good Hair, plusieurs Afro-Américaines parlent avec candeur de la difficulté d’accepter leurs cheveux texturés. Après l’avoir visionné, Mme Bégon-Leroy a réalisé les conséquences du manque de diversité dès le jeune âge. Les influences sont nombreuses : les jouets, les émissions, les films, etc.

« Je me suis dit : toutes ces femmes-là ont déjà été des petites filles. Si on ne leur a jamais enseigné adéquatement comment aimer leurs cheveux au naturel, elles grandiront avec ce complexe. »

Avec de tels jouets, l’enfant apprend à développer son sens de l’empathie et à s’identifier. L’impact est majeur sur le développement, pense-t-elle. « Beaucoup de parents gravitent autour d’initiatives comme la mienne depuis l’embrasée du mouvement. Elles renforcent chez l’enfant le sentiment d’être représenté. »

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Avec des jouets qui lui ressemblent, l’enfant apprend à développer son sens de l’empathie et à s’identifier, et l'impact sur son développement est majeur, estime Orphanie Bégon-Leroy.

« Le Black Lives Matter est né de l’injustice et de la discrimination qui existe par rapport aux personnes noires », rappelle Orphanie Bégon-Leroy.

Si on te fait sentir depuis ton enfance que tu fais partie d’une catégorie de personnes inférieures, tu vas vouloir ressembler à la catégorie de personnes dites supérieures. Ce sont des concepts qui sont là et, malheureusement, on vit avec.

Orphanie Bégon-Leroy

Ce qui a changé depuis quelques mois, c’est que beaucoup de parents blancs offrent ses poupées à leurs tout-petits. « C’est la première fois. Je trouve ça extraordinaire. Je suis persuadée que c’est un bon outil pour enseigner la tolérance à son enfant. J’ai joué avec des poupées blanches plus jeune et je les trouvais belles. Pourquoi l’inverse ne serait pas possible ? »