Alors que certains n’ont pas serré leur mère dans leurs bras depuis la mi-mars, d’autres se rassemblent allègrement à moins de deux mètres les uns des autres. Au grand dam des premiers, qui craignent de voir leurs efforts réduits à néant. Pourquoi tant d’écarts de comportement et d’écarts dans les comportements ?

Valérie Simard Valérie Simard
La Presse

« On est tous dans le même bateau. On est tous dans le trouble, et il va falloir qu’on fasse tous attention. C’est un beau test social. » Ce test social dont parlait le DFrançois Marquis, interniste et intensiviste au CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal, dans un article publié dans La Presse au début du Grand Confinement, est loin d’être réussi.

Lisez l’article « Qu’êtes-vous prêt à sacrifier pour un étranger ? »

« Est-ce qu’on passe ou est-ce qu’on échoue ? Je ne suis pas sûre encore, observe la Dre Kim Lavoie, professeure de psychologie en médecine comportementale à l’Université du Québec à Montréal. Je pense que la volonté est bonne chez la plupart, mais il faut cerner des sous-groupes qui sont plus à risque, notamment les jeunes. »

La Dre Lavoie est la codirectrice de l’étude iCARE, à laquelle participent 150 chercheurs issus de 40 pays. Jusqu’à présent, environ 60 000 personnes ont répondu à l’un des sondages visant à étudier l’adhésion des populations aux mesures sanitaires.

Des résultats préliminaires montrent un relâchement chez les Canadiens dans l’application des mesures sanitaires comme la distanciation physique, le lavage des mains et l’isolement en cas de diagnostic ou de symptômes liés à la COVID-19. Alors que 90 % des répondants à un sondage effectué entre le 9 et le 20 avril dernier disaient pratiquer la distanciation physique la plupart du temps, ils n’étaient plus que 81 % entre le 7 et 17 juin. « À l’échelle de la population, c’est majeur », précise Kim Lavoie. « Et c’était avant le gros du déconfinement. »

Alors que le directeur national de santé publique, Horacio Arruda, a déploré mardi que beaucoup de gens semblaient avoir oublié la maladie, la Dre Kim Lavoie croit que les messages du gouvernement peinent à rejoindre certaines tranches de la population.

« Depuis des mois, on a entendu beaucoup de messages concernant les mesures en lien avec les raisons de le faire : pour protéger votre voisin, votre grand-maman, porter le masque pour protéger les autres. Ça présume que tout le monde qui va entendre ça va être motivé par les mêmes choses, mais c’est loin d’être le cas, malheureusement. »

On ne peut pas présumer que tout le monde a des valeurs très altruistes.

La Dre Kim Lavoie, professeure de psychologie en médecine comportementale à l’Université du Québec à Montréal

Au cœur de ce discours tourné vers le prochain, il y a l’empathie, un concept très pertinent dans la crise actuelle, selon Charles-Antoine Barbeau-Meunier, titulaire d’une maîtrise en sociologie et étudiant en médecine et neuroimagerie à l’Université de Sherbrooke. Dans le cadre de son mémoire, il a étudié le lien entre l’empathie et l’action sociale. Un sujet qu’il continue d’approfondir et qu’il a appliqué à la COVID-19.

Pour qu’à l’échelle globale une population adhère aux mesures édictées par un gouvernement, celle-ci doit avoir confiance dans les institutions, les médias et la Santé publique, croit-il. « Généralement, cette attitude consistant à se décentrer de soi-même nécessite qu’on ait un rapport de confiance envers la société, sans quoi il est difficile de penser aux autres, c’est plus chacun pour soi », expose-t-il. Le sentiment qu’éprouvent beaucoup d'adolescents de faire partie des oubliés de cette crise pourrait ainsi nuire à ce sentiment de confiance.

PHOTO FOURNIE PAR CHARLES-ANTOINE BARBEAU-MEUNIER

Charles-Antoine Barbeau-Meunier, titulaire d’une maîtrise en sociologie et étudiant en médecine et neuroimagerie à l’Université de Sherbrooke

Sur le plan individuel, il faut aussi avoir la capacité de se mettre à la place de l’autre. Une aptitude qui n’est pas acquise ou innée, selon Charles-Antoine Barbeau-Meunier, mais qui dépend de tout un écosystème, lequel est perturbé par la crise actuelle. « Un grand déterminant de l’empathie, c’est qu’il faut se sentir libéré un minimum, alors que la COVID-19 nous met dans un état de stress et de précarité pour nombre d’entre nous. Et quand on est stressé, il est beaucoup plus difficile de se décentrer de soi-même. C’est sans doute le facteur numéro un qui effrite l’empathie. »

Le fruit des sacrifices

D’où l’importance de multiplier les messages. « La motivation pour changer des comportements est très complexe, observe Kim Lavoie. Selon l’intensité des sacrifices que les gens doivent faire, ça peut beaucoup influencer leur motivation. » Dans le cadre de l’étude, il a été demandé aux gens ce qui les motiverait le plus à changer leurs comportements pour respecter les mesures sanitaires. « Partout au monde et au Canada, les gens ont dit : “Montre-moi en quoi mes sacrifices, en quoi mon comportement porte ses fruits, note la Dre Lavoie. En quoi ça aide à réduire la transmission. En quoi ça aide à retourner à la normale.” »

Et que dire aux moins altruistes d’entre nous ? « On va tous perdre notre liberté si on ne retrouve pas plus de discipline », suggère-t-elle.

Les gouvernements se basent-ils sur la science des comportements pour élaborer leurs stratégies de communication ? « Je pense qu’on est sous-utilisés », dit Kim Lavoie. L’étude qu’elle mène au Centre de médecine comportementale de Montréal n’a jusqu’à présent pas obtenu de financement public. Alors que les comportements constituent la pierre angulaire de cette guerre. « On n’a pas de vaccin pour l’instant, pas de traitement. La seule arme que nous avons pendant cette pandémie est nos comportements. Et les comportements des uns nous touchent tous. Une personne infectée qui décide de sortir peut infecter toute une communauté. » Le party d’ados de Saint-Chrysostome, dont La Presse a fait le récit mardi, est un triste rappel de cette nouvelle réalité.