Le Québec n’a pas totalement tourné le dos à son passé catholique, explique la sociologue québécoise Geneviève Zubrzycki, qui enseigne à l’Université du Michigan, dans son livre Jean-Baptiste décapité. Un certain tabou demeure autour de la question religieuse, ce qui explique notamment les tensions entourant la Loi sur la laïcité. La Presse s’est entretenue avec Mme Zubrzycki.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Le titre de votre livre fait référence aux anciens défilés de la Saint-Jean-Baptiste…

Geneviève Zubrzycki : Jusqu’en 1963, les défilés étaient centrés sur un enfant représentant le saint, avec un agneau jusqu’en 1962. À partir de 1960, des personnes trouvaient que ça reflétait la servilité des Canadiens français. Le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN) adopte d’ailleurs le bouc. Ensuite, on a mis une statue du saint adulte comme compromis. Mais en 1969, la statue du saint adulte a été renversée, décapitée, et on n’a jamais retrouvé sa tête. Après son élection en 1976, le Parti québécois a décidé que la Saint-Jean serait la fête de tous les Québécois. Mais je trouve qu’il y a un lien fort avec la fête religieuse au départ avec le fait que le bûcher de la Saint-Jean en 1980 a été allumé avec un cierge par René Lévesque. ‎C’était traditionnellement la prérogative de l’archevêque.

PHOTO MICHEL GIROUX, ARCHIVES LA PRESSE

Présentation de l’agneau du défilé de la Saint-Jean-Baptiste, en 1962

Faudrait-il cesser de fêter la Saint-Jean-Baptiste ?

Non, c’est devenu la fête de tous les Québécois, même si ailleurs au Canada, c’est la fête des Canadiens français. Cela dit, si le Oui l’avait emporté en 1980 ou en 1995, la fête nationale aurait probablement été déplacée le jour du référendum.

Comment le Québec a-t-il pu rejeter la religion catholique sans faire de rupture avec son passé catholique ?

On a rejeté la plupart des aspects ouvertement religieux du passé chrétien du Québec, à commencer par les écoles. Mais certains aspects ont été conservés sous une forme sécularisée et ont servi à affirmer la prédominance de la majorité. Nous sommes catholiques dans notre laïcité. Le malaise devant les manifestations publiques de la foi religieuse fait partie de cette absence de rupture avec le passé catholique du Québec. On n’est pas à l’aise avec la religion, parce qu’elle fait encore partie de l’identité de la majorité d’origine canadienne-française, pour reprendre l’expression de Bouchard-Taylor. Mais être contre la religion, c’est religieux.

Vous écrivez qu’un bon exemple de ce phénomène est la présence du crucifix à l’Assemblée nationale. Il vient pourtant d’en être retiré.

Le livre est une traduction de l’original en anglais, paru en 2017. Cela dit, je pense que la Coalition avenir Québec a été plus logique en retirant le crucifix. Il entrait en contradiction avec l’interdiction des signes religieux, qui va plus loin que la Charte des valeurs du PQ. J’ai d’ailleurs vu la vidéo de son enlèvement, ça s’est passé la nuit, quelqu’un monte sur une échelle, on enlève le crucifix, puis c’est tout. On n’a pas publicisé la vidéo. On a essayé de dépolitiser un geste qu’on savait diviseur.

Cela signifie-t-il que la Loi sur la laïcité est raciste ?

Je ne pense pas que les Québécois sont racistes. La question religieuse et nationale se pose de manière différente au Québec à cause de la manière dont le catholicisme a contribué à l’identité canadienne-française. Mais le concept de laïcité est infusé de christianisme. Séparer l’Église et l’État, c’est une conception occidentale. Mais je ne rentre pas dans ces débats-là. Ce qui m’intéresse, c’est ce que la Révolution tranquille a fait de l’héritage catholique du Québec. Quand j’étais petite, dans la cour d’école, au ballon, on jouait les Oui contre les Non. Maintenant, la laïcité devient l’une des sources de clivage de la société québécoise. On se pose ces questions-là parce que les nouveaux arrivants ont parfois une religion différente de la nôtre, de celle qu’on pensait disparue.

Le rejet du multiculturalisme, auquel le Québec préfère l’interculturalisme, fait-il partie de ce phénomène ?

J’en parle de manière descriptive et non normative. L’interculturalisme sert à s’adapter à la réalité du Québec. Le projet de société est différent du reste du Canada. Le multiculturalisme est vu comme une menace à l’identité québécoise. On peut dire que dans ce sens-là, la loi 101 est de l’interculturalisme. Mais c’est un débat d’intellectuels.

La Saint-Jean au fil des ans

1908 : Le pape Pie X déclare que saint Jean-Baptiste est le patron des Canadiens français.
1960 : Premières contestations de la présence d’un enfant et d’un agneau dans les défilés de la Saint-Jean 1963 : Dernier défilé avec un enfant à Montréal 1968 : ‎Une émeute accueille le premier ministre Pierre Elliott Trudeau lors du défilé à Montréal, c’est le « lundi de la matraque ».
1969 : Des manifestants renversent le char de la statue de saint Jean-Baptiste à Montréal, dernier défilé centré sur le saint.
1981 : Premier défilé moderne de la Saint-Jean, sans référence au saint, après 11 ans sans défilé. Source : Jean-Baptiste décapité

PHOTO FOURNIE PAR BORÉAL

Jean-Baptiste décapité : Nationalisme, religion et sécularisme au Québec

Jean-Baptiste décapité : Nationalisme, religion et sécularisme au Québec
Geneviève Zubrzycki, traduit par Nicolas Calvé
Boréal
292 pages