L’été dernier, il s’occupait des tout-petits au soccer, les soirs de semaine. Il se chargeait des entraînements, des échauffements d’avant-match, de l’arbitrage aussi. Il a commencé à arbitrer à 14 ans, mais c’est ce rôle d’entraîneur-moniteur qu’il a préféré.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

J’ai eu autant de plaisir à le voir diriger des enfants de 7-8 ans qu’à le voir jouer lui-même avec son équipe de moins de 16 ans. Leurs sourires et leurs cris enjoués, alors qu’ils s’agglutinaient autour de lui en s’agitant pour avoir accès au ballon. Il a toujours eu « le tour » avec les enfants.

Or voilà, en raison de la pandémie, pour les sports d’équipe, rien n’est encore sûr pour les prochains mois. Il faudra d’ailleurs mesurer un jour l’impact de la crise sanitaire sur le décrochage non seulement scolaire, mais sportif des jeunes. La saison printanière de soccer est déjà à l’eau et Fiston croise les doigts pour une reprise à l’été.

Entre-temps, il cherche autre chose. Le week-end dernier, il s’est porté candidat pour un poste de moniteur dans un camp de jour de soccer. On venait de passer la journée à parler de jobs d’été avec son oncle et sa tante, et nous étions passés devant une quincaillerie qui embauche.

« Pourquoi tu ne poserais pas ta candidature ici ?

– Vous l’avez déjà fait ! Je n’ai pas besoin de le faire moi aussi ! »

Il faisait référence au fait que ses parents ont travaillé tous les deux à l’adolescence dans des quincailleries, comme du reste ses trois oncles et au moins une de ses tantes. Il venait de nous écouter parler avec nostalgie des nuits courtes de l’été de nos 17-18 ans, à sortir dans les bars dès la fermeture du magasin, le vendredi à 21 h, et à rentrer le lendemain pour l’ouverture de 8 h après seulement quelques heures de sommeil.

J’ai travaillé quatre ou cinq ans chez Matériaux Coupal, à Pierrefonds. Nous étions plusieurs amis du secondaire à compter parmi les employés à temps partiel de la succursale, grâce à Marc-Antoine, qui était le neveu du gérant. C’est chez Coupal que Denis a rencontré son amoureuse depuis 30 ans, Stéphanie, qui était à l’époque caissière.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

« Fiston préfère donc ne pas travailler dans une quincaillerie cet été. Mais que fera-t-il si la saison de soccer est annulée ? Ses amis travaillent dans des pizzérias, des beigneries, des crémeries. Il pourrait être emballeur à l’épicerie », écrit notre chroniqueur Marc Cassivi.

Mon frère jumeau nous a vite abandonnés pour aller travailler comme préposé aux bénéficiaires, à l’hôpital où ma mère était infirmière. Il gagnait trois fois notre salaire à travailler avec d’anciens militaires en fin de vie. Je n’avais pas son courage.

Ce n’étaient pas les leçons de vie du travail en milieu hospitalier, mais j’ai beaucoup appris à la quincaillerie. Le minimum de connaissances que j’ai acquises en électricité, en plomberie et en menus travaux de rénovation me vient de là. Et puis il y avait une réelle camaraderie entre les employés, qui venaient de tous les milieux et de tous les coins de la région, de Verdun à Saint-Lazare.

Les matins de semaine, l’été, les entrepreneurs impatients me terrorisaient avec leur jargon de la construction, qu’il me fallait traduire à l’ordinateur (« sheeting » pour panneau isolant, « screening » pour poussière de roche). Je craignais toujours de me tromper dans mes mesures, quand je sciais du tuyau ABS ou des planches de pin pour un client. Mais encore aujourd’hui, j’adore l’odeur d’une cour à bois.

Je ne me souviens pas de tous mes emplois d’étudiant. Il y en a eu plusieurs. J’ai été moi aussi arbitre au soccer (et au baseball), j’ai gardé des enfants, tondu des pelouses, encarté des publicités, distribué des cahiers publicitaires et des formulaires de recension…

Mon premier vrai job de salarié n’a pas duré longtemps. J’étais emballeur chez Provigo. Non seulement le gérant – qui se prenait très au sérieux – ne nous laissait pas parler aux caissières, mais il a exigé que je me coupe les cheveux. J’ai préféré me recycler en quincaillier. Ce qui ne m’a pas empêché de rater mon entretien d’embauche à la quincaillerie du coin (où l’on vendait récemment à fort prix des masques N95), lorsque j’ai pris un appartement en ville. Résultat, je me suis trouvé un dernier job d’étudiant, qui est devenu mon job permanent : journaliste à La Presse depuis mes 20 ans.

Fiston préfère donc ne pas travailler dans une quincaillerie cet été. Mais que fera-t-il si la saison de soccer est annulée ? Ses amis travaillent dans des pizzérias, des beigneries, des crémeries. Il pourrait être emballeur à l’épicerie. Je me suis improvisé coiffeur il y a quelques semaines, mais je n’ai pas trop osé couper ses cheveux longs.

Il faudra bien qu’il travaille. Pour l’autonomie que procure l’argent de poche, mais aussi parce qu’il y a des leçons à apprendre de n’importe quel métier. C’est ce que je retiens de tous mes jobs d’été. Et c’est ce que j’aimerais lui transmettre. Cette envie d’apprendre, qui va bien au-delà des murs de l’école. J’y pense souvent en ces temps de pandémie, avec les cours plus ou moins à l’arrêt.

On se compare inévitablement à nos enfants, surtout à l’âge qu’ont mes Fistons. Au souvenir parfois magnifié que nous entretenons de notre propre adolescence. On veut leur éviter nos erreurs, évidemment, mais pas nos épreuves.

M’est revenu il y a quelques jours le souvenir du lavage de voiture que nous imposait mon père, à l’adolescence. L’intérieur lustré à l’Armor All. L’extérieur lavé au savon, à l’éponge et au tuyau d’arrosage, dans l’entrée de garage. Parfois, il restait des marques circulaires de mousse savonneuse sur la carrosserie, et mon père nous obligeait à reprendre la manœuvre. Lustrer, frotter (« Wax on, wax off ! »), comme l’intimait M. Miyagi au jeune Daniel-san dans Karate Kid.

C’est peut-être par esprit de contradiction, mais je n’ai jamais lavé ma propre voiture. Pas seulement parce que je n’ai ni entrée de garage ni garage. Je n’en vois pas l’intérêt. Mon beau-père, dont la voiture est toujours étincelante, me demande parfois, en voyant la mienne briller au soleil, si je reviens du lave-auto. Il s’agit généralement d’un lendemain de pluie.

« Vous l’avez déjà fait ! Je n’ai pas besoin de le faire moi aussi ! » est sans doute une réplique reproduite de génération d’adolescents en génération d’adolescents. Maintenant que j’ai des adolescents, j’ai l’impression que mon père nous obligeait à laver sa voiture autant pour qu’elle soit propre que pour nous inculquer un certain sens des responsabilités. À moins que ce ne soit parce que nous étions une main-d’œuvre bon marché…