La photographie n’ayant jamais été aussi accessible, nombreux sont ceux et celles qui documentent leur quotidien pendant ce Grand Confinement. Des photos qui semblent parfois bien banales, mais qui pourraient avoir une certaine valeur historique et, pourquoi pas, se retrouver exposées au musée dans quelques années.

Valérie Simard Valérie Simard
La Presse

Au début du mois d’avril, le musée McCord a lancé un projet photographique participatif baptisé Cadrer le quotidien : histoires de confinement. Un projet mis sur pied par l’équipe de communications du musée afin de garder un lien avec le public pendant la fermeture forcée de l’institution en raison de la pandémie. Jusqu’à ce jour, plus de 2850 photos ont été soumises, par l’intermédiaire des réseaux sociaux. On y voit beaucoup de gens à leur fenêtre, des animaux de compagnie, des parents qui font la lecture à leurs enfants, des dessins d’arc-en-ciel, des enfants qui jouent, des parents qui travaillent.

En parallèle, la direction du musée McCord a confié au photographe Michel Huneault la mission de documenter la pandémie dans les quartiers de Montréal. Mais l’appel lancé au public permet de toucher une intimité difficilement accessible pour un photographe professionnel, encore plus lorsque les règles de distanciation physique doivent être respectées.

« Quand on regarde ces photographies, par accumulation, il y a une émotion qui ressort et une impression de ce qui se passe, constate Hélène Samson, conservatrice de la collection Photographie du musée McCord. C’est là qu’est la valeur de la photographie amateur ou du snapshot. Elle apporte une dimension qu’on ne trouve pas dans un discours plus officiel, dans quelque chose de plus formulé, qu’on fait pour que ça reste et qui fera partie de la grande histoire. »

De la maison au musée ?

Les photos transmises par le public sur Facebook et sur Instagram, avec le mot-clic #Cadrerlequotidien, n’appartiennent pas au musée McCord et ne sont donc pas destinées à faire partie des archives photographiques de l’établissement, qui compte par ailleurs dans sa collection de nombreuses photos dites vernaculaires permettant de documenter l’histoire sociale de Montréal.

Mais pourra-t-on un jour voir exposées au musée des photographies prises par des amateurs pendant le confinement ? « Oui, certainement », répond Hélène Samson, en n’excluant pas que l’établissement lance au public un appel de dons de photographies.

Julie-Ann Latulippe, finissante au doctorat en histoire de l’art de l’Université du Québec à Montréal, croit également que les musées démontreront un intérêt pour ces photos non professionnelles. « Les photographies plus officielles qu’on voit dans les médias, c’est beaucoup les mêmes genres de motifs qui reviennent, comme les espaces publics habituellement très achalandés et qui se retrouvent vides », constate celle qui a soutenu, en février dernier, une thèse portant sur l’histoire du snapshot (photo instantanée). « Avec des images d’amateurs, qui montrent leur propre réalité, comment on s’arrange avec les enfants, comment on peut trouver des moyens pour voir nos familles tout en gardant nos distances, on voit des expériences qui sont beaucoup plus complexes et beaucoup plus riches. » 

PHOTO FOURNIE PAR JULIE-ANN LATULIPPE

Julie-Ann Latulippe

Ça ne m’étonnerait pas du tout de voir beaucoup d’expositions sur le thème de notre expérience de la pandémie et de notre confinement. Pour commémorer ce moment-là aussi, on va avoir besoin de processer ça collectivement.

Julie-Ann Latulippe

Il ne faut toutefois pas se leurrer, même amateur, la photographie comporte souvent une certaine mise en scène. « C’est clair qu’il y a des photographies où les gens profitent de l’occasion pour se montrer, mais ce n’est pas ce qui domine [dans le projet Cadrer le quotidien], souligne Hélène Samson. J’ai l’impression qu’il y a une spontanéité. Mais c’est rare qu’il y ait une totale spontanéité en photographie. Parce que tu décides de prendre une photo, il y a toujours un petit recul. »

PHOTO FOURNIE PAR JULIE-ANN LATULIPPE

Un échantillon de la collection personnelle de photos anciennes d’amateurs de Julie-Ann Latulippe. Selon elle, des photos de ce genre peuvent se vendre quelques centaines de dollars sur eBay… ou parfois être achetées pour une bouchée de pain dans les marchés aux puces.

Julie-Ann Latulippe ajoute que le fait d’être exposés aux photos des autres, couplé à la possibilité de faire partager facilement nos propres images, influence beaucoup note manière de photographier. « Avec les réseaux sociaux, il y a deux catégories dans notre propre production amateur : il y a celle qu’on garde pour nous et celle qu’on est prêt à rendre publique. Ça va être intéressant de voir ce qui va passer à l’histoire. Est-ce qu’il y a des chercheurs qui vont réussir à convaincre des gens de leur [faire] partager des images plus personnelles plus imparfaites ? »

Accéder à l’intimité

Se mettre en scène sur les photos ne date toutefois pas d’hier. Aux débuts du snapshot, que Julie-Ann Latulippe situe en 1888, avec l’arrivée des premiers appareils de Kodak, les gens, pour beaucoup issus de la classe supérieure, posaient, notamment parce que les appareils n’étaient pas encore assez performants pour capter des moments sur le vif. Tout de même, la photographie amateur « donne accès à l’intimité qu’on n’a pas dans d’autres types de corpus de photographies », note l’historienne de l’art. « C’est ce qui caractérise la pratique des amateurs. Le producteur de l’image fait partie du cercle d’intimes qu’il photographie, ce qui n’est pas le cas avec des photographes professionnels. »

PHOTO FOURNIE PAR JULIE-ANN LATULIPPE

Un snapshot de la collection personnelle de Julie-Ann Latulippe

Et qui dit photos amateurs dit parfois aussi photos ratées. Des documents de plus en plus rares qui mériteraient, selon elle, d’être conservés. Et si la photo où on vous aperçoit, en reflet dans la fenêtre, que vous vous apprêtez à supprimer se retrouvait dans 100 ans exposée au musée ?