Le bonheur est rarement facile ou permanent. Qu’à cela ne tienne, cet état de grâce est à la portée de tous, malgré les épreuves de la vie, voire grâce à elles. La Presse rencontre chaque semaine quelqu’un qui semble l’avoir apprivoisé.

Eve Dumas Eve Dumas
La Presse

Asma Ben Tanfous se décrit comme une « bibitte à humains ». Elle aime la compagnie des gens. Celle qui a travaillé comme actuaire pendant dix ans aimait aussi les chiffres, mais le prix à payer pour continuer dans cette voie stressante était trop élevé. Il y a un an, la jeune femme a déserté les calculs, au profit du contact humain.

On pourrait dire qu’Asma travaille aujourd’hui dans le milieu du vin. Ce ne serait pas faux. Son entreprise toute neuve, Déserteur, organise des dégustations dans des contextes originaux. La prochaine, qui se tient jeudi, sera une exploration des différentes régions vinicoles d’Autriche avec Philip Morisset, de l’agence Origines, dans une petite boutique de maroquinerie locale, Miljours Studio.

La vérité, toutefois, c’est que la dive bouteille est surtout un beau prétexte. Depuis plusieurs années, certes, Asma explore le monde du vin d’artisan. Elle a même commencé son cours du Wine & Spirit Education Trust (WSET), niveau 3. Mais avec Déserteur, elle tente surtout de façonner un modèle d’entrepreneuriat à son image, qui reflète ses valeurs profondes : respect de la nature, respect de l’autre, créativité et ouverture.

Oui, le vin m’intéresse, mais aussi toute l’expérience qu’il y a autour. Pour moi, chaque bouteille a une histoire. Celle de la personne qui l’a faite et du vignoble, mais aussi la mienne. Elle évoque des souvenirs de bonne compagnie, de conversation avec telle ou telle amie, d’ambiance, de sensations, etc.

Asma Ben Tanfous, fondatrice de Déserteur

« Quand j’organise une dégustation Déserteur, j’essaie maintenant de limiter la participation à une vingtaine de personnes. S’il y en a plus, ça rend la connexion difficile entre les gens. Je veux avoir le temps de parler un peu à tout le monde. Il y a plusieurs personnes qui reviennent. Puis il y en a qui deviennent amis entre eux. C’est ce qui me fait le plus plaisir. »

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, LA PRESSE

Asma Ben tafous a quitté l’actuariat pour rassembler les gens autour du vin naturel.

Tous les choix que font Asma et son complice Yann Beurdouche pour Déserteur sont longuement réfléchis. Elle a cousu les petites serviettes de table avec sa grand-mère pour générer le moins de déchets possible. Ils écrivent l’infolettre sur Cyberimpact, une plateforme québécoise, et souhaitent aussi que les agences de représentation en vin avec lesquelles ils travaillent aient une approche humaine et respectueuse de leurs employés. Tout n’est jamais parfait, mais Asma tente de donner du sens à chacun de ses gestes.

Je veux mettre en valeur des gens et des entreprises qui font les choses différemment. Déserteur, c’est l’abandon des conventions. Celles qui dictent la vie professionnelle et celles qui dictent la manière dont on doit faire du vin et le déguster.

Asma Ben Tanfous, fondatrice de Déserteur

Déserteur, c’est bien sûr aussi Asma, qui a « déserté » un milieu qui ne lui convenait plus. Il lui aura fallu du temps avant de réaliser qu’elle était malheureuse dans le monde de l’actuariat. « Je suis une personne qui est fondamentalement de bonne humeur et sociable. J’ai adoré mes études et mon travail au début. J’ai donc été dans le déni pendant des années », admet la trentenaire d’origine tunisienne.

Ça a commencé en 2015, avec des maux de tête violents. « À un moment donné, je n’arrivais même plus à enfiler mes bottes d’hiver. » L’examen d’IRM ne montrait rien d’anormal. Le médecin n’allait quand même pas l’arrêter pour de simples maux de tête ! Elle a donc continué à travailler comme elle pouvait, tout en faisant la tournée des spécialistes : acupuncteur, massothérapeute, chiropraticien, ostéopathe, psychothérapeute, profs de yoga, etc. Prête à n’importe quoi pour arrêter de souffrir, la jeune actuaire s’est résignée à essayer les médicaments, qui n’étaient pas sans effets secondaires. De nouveaux bobos apparaissaient du jour au lendemain. Elle n’était plus elle-même. Puis un matin, Asma n’a pas été capable de sortir de son lit.

Ma psy m’a dit que je faisais un burnout ou une dépression. Je suis allée voir mon neurologue. Quand je lui ai dit ça, il a simplement répondu : « Ben oui. » En fait, tout le monde le savait sauf moi ! Ça a été dur à accepter.

Asma Ben Tanfous, fondatrice de Déserteur

Asma a mis un an à se remettre sur pieds. 

Le calvaire passé, la « déserteuse » est partie en voyage au Roatan avec son amoureux. Là, elle a formulé un souhait pour son avenir : rassembler des gens et leur faire découvrir des choses qui les touchent. C’était un peu vague, mais c’était néanmoins l’idée de départ de son entreprise en devenir. De retour à Montréal, elle a pris un boulot à l’agence de représentation en vin Bacchus76.

« Ça m’a permis de mieux comprendre la position des agences, qui sont prises entre la SAQ et les restaurants. Elles méritent plus de reconnaissance. C’est grâce à elles qu’on a accès à tous ces produits extraordinaires. »

Avec Déserteur, Asma a commencé à faire des achats de caisses en commande privée pour des particuliers. À l’époque où elle gagnait un salaire d’actuaire, la jeune femme avait noué quelques relations avec certaines agences et passait souvent des commandes. Aujourd’hui, elle souhaite aider les particuliers à mieux s’y retrouver. Elle a aussi commencé à concevoir des cartes pour quelques restaurants, comme Roch le coq, qui appartient entre autres à son frère. Elle a fait la sélection de vins naturels pour le Time Out Market, dont l’offre régulière est plutôt conventionnelle.

Quand j’ai su qu’il n’y aurait pas de vins naturels au Time Out, je me suis dit que ça n’avait pas de sens de vouloir montrer le meilleur de Montréal sans proposer quelques vins d’artisans. Alors j’ai insisté ! Aujourd’hui, quand je veux quelque chose, je ne me gêne pas. Je n’ai pas de temps à perdre. Le pire qui peut arriver, c’est qu’on me dise non.

Asma Ben Tanfous, fondatrice de Déserteur

« Un truc qui me stressait, au début de Déserteur, c’était la perception du milieu. Je savais qu’ils allaient dire : “C’est qui, elle ? !” Mais moi, je suis de ceux qui pensent que s’il y a une place à prendre, sans écraser les autres, évidemment, pourquoi pas ? J’ai envie de dynamiser un peu le monde du vin et d’amener ça ailleurs, avec des propositions multidisciplinaires et multisensorielles, par exemple. »

L’Asma version 2019 est drôlement plus affirmée que celle de 2015, il faut croire. Et les maux de tête, quatre ans plus tard ? « Ils sont toujours là, mais moins forts et moins fréquents. Je dois faire attention et respecter ma routine. J’essaie de ne pas travailler les week-ends. Je ne suis pas à l’abri parce que je fais ce que j’aime. »

Le bonheur prudent, ça lui va bien pour l’instant !

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Questionnaire bonheur

Qu’est-ce qui t’a le plus aidée quand tu étais dans le creux de la vague ?

« Mon chum. Je l’ai rencontré juste avant de tomber. J’avais pris 20 livres, j’étais toujours habillée en mou avec les cheveux gras et il est resté quand même ! Il arrivait à la maison le soir et au lieu de me culpabiliser parce que je n’avais rien foutu de la journée, il me disait : “On se prépare un bon souper ?” Il y a aussi Paulette, mon bouledogue français, qui m’a forcée à prendre l’air, à relaxer un peu, à finir de travailler pas trop tard pour la promener. Ça m’a beaucoup aidée. »

Qu’est-ce qui te fait du bien aujourd’hui ?

« J’ai récemment commencé à apprendre le ukulélé. On m’a dit que c’était plus facile que la guitare ! Ça me permet de me concentrer et de ne pas penser à autre chose. »

Est-ce que vin et bonheur font bon ménage ?

« Le vin, c’est un dépresseur, alors je fais super attention. En dégustation, je crache toujours. Quand il y a des salons et des événements qui vont m’amener à boire davantage, je me laisse aller, des fois, mais les jours avant et après, je suis à l’eau ! La modération est une valeur que je veux véhiculer, avec Déserteur. De plus en plus, je dis aux gens qui ne filent pas : “Au lieu d’ouvrir une bouteille, fais-toi couler un bain, va faire du sport, un cours de yoga.” »