Fiston était en finale de la Coupe, le week-end dernier. Face à Gatineau, la bête noire de son équipe. Victoire de 1-0 à l’arraché, grâce à Amadou, buteur providentiel à la rescousse. J’y étais avec ma sœur et mon plus jeune frère pour constater, à la remise des médailles, qu’elles étaient exactement les mêmes qu’à « notre époque », il y a 30 ans.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

L’histoire se répète. Plus on vieillit, plus on le constate. J’ai vu, la semaine dernière à Espace Go, la pièce Les Louves, de l’Américaine Sarah Delappe, finaliste pour un prix Pulitzer en 2017, dans une traduction de Fanny Britt et une mise en scène de Solène Paré, avec d’excellentes jeunes comédiennes, de toutes origines.

Ce n’est pas une pièce sur le soccer, dit-on, même s’il s’agit d’une équipe d’adolescentes de 16-17 ans, que la scène est faite de gazon synthétique et que le récit est campé autour de matchs disputés dans l’espoir d’une qualification pour les championnats nationaux.

PHOTO FOURNIE PAR ESPACE GO

Distribution de la pièce Les Louves, présentée à Espace Go

C’est surtout le portrait d’une génération de jeunes femmes, dit-on aussi. Une radiographie de leurs préoccupations, de leurs ambitions, de leurs appréhensions. Le désir d’appartenance au groupe, l’interaction sociale plus ou moins réussie pour certaines, quasi impossible pour d’autres.

L’arrivée d’une nouvelle joueuse, maladroite dans la parole, mais très habile dans le geste, bouscule l’équilibre établi d’un noyau d’équipe constitué depuis plusieurs années. Elle provoque des envies, des jalousies, ravive des blessures de l’enfance.

Il y a les dominantes et les dominées, puis toutes celles qui naviguent entre les deux. Les taquineries sans conséquence, les commentaires désobligeants et les réelles humiliations. Les discussions sur l’école, l’actualité, le sexe. L’esprit d’équipe semble se fissurer, entre ambitions individuelles et collectives. Mais c’est l’esprit de corps qui finit par reprendre le dessus.

C’est un regard d’une grande acuité sur le sport comme révélateur de personnalités, de traits de caractère exacerbés par l’épreuve, sur l’ampleur de l’enjeu et le stress de la compétition. Le sport d’équipe comme microcosme de la société. Oui, oui, exactement comme le cliché : « Dans le sport comme dans la vie »…

La critique a souligné le réalisme de ce tableau de jeunes femmes de la génération Z (nées après l’an 2000), et la justesse de la traduction de Fanny Britt. Les adolescentes d’aujourd’hui parlent comme ça, de ces choses-là.

Et pourtant… Et pourtant, je me suis reconnu dans cette pièce qui ne parle pas de moi ni des hommes de ma génération. Je me suis reconnu dans le portrait brossé d’une équipe sportive, peu importe l’époque.

À la fin des années 80, dans mon équipe de soccer, nous avions les mêmes ambitions que ces Louves : se qualifier pour les championnats nationaux, faire bonne figure devant les recruteurs, en rêvant – pour les meilleurs – de l’équipe du Québec ou du Canada, ou encore d’une bourse d’études dans une université américaine. Il y en a qui y sont arrivés. Je n’étais pas parmi les meilleurs…

À l’instar d’un des personnages, j’ai subi une commotion cérébrale pendant une saison de soccer intérieur (j’ai avalé ma langue en tombant jambes par-dessus tête après un tacle). Ma sœur en était à sa septième ou huitième commotion cérébrale – en raison d’un simple ballon repris de la tête – lorsque le médecin lui a conseillé de se convertir de joueuse de champ à gardienne de but du Rouge et Or de l’Université Laval.

La pièce de théâtre m’a remémoré des souvenirs de jeunesse. Ses personnages rêvent d’un championnat national disputé en Floride. Le nôtre avait lieu dans l’Ouest canadien. C’était la première fois que je prenais l’avion. Mes coéquipiers étaient de toutes origines : allemande, italienne, indienne, française, britannique, caribéenne… Il y avait les plus réservés et les plus introvertis, les plus délinquants et les plus sages. Il y avait des moqueries sur le col roulé brun de l’un et les insuccès scolaires de l’autre.

J’ai côtoyé certains de ces garçons pendant une décennie, plusieurs fois par semaine, dès l’âge de 8 ans. La victoire nous a soudés. Elle est encore plus galvanisante lorsqu’elle a lieu en Alberta, à - 6 °C sur un terrain gelé, une médaille à la clé. On s’est perdus de vue depuis. Mais on a repris contact, récemment. On a échangé des courriels. On a prévu de se voir. Il a même été question d’une inscription à un tournoi, le mois dernier, mais il y avait trop de je-soigne-une-vieille-blessure, de je-n’ai-plus-assez-la-forme, de je-travaille-à-l’étranger et de je-vous-rejoins-pour-la-bière pour que les retrouvailles se concrétisent.

La vie passe. Les souvenirs restent. Des leçons sont apprises. La valeur de l’effort (qui peut compenser le déficit de talent), la force du nombre (pour peu que l’on voie plus loin que son nombril), la satisfaction d’atteindre un objectif commun (qui sera toujours plus grande que la gloriole personnelle). Des leçons de vie qui transcendent les générations.