Le plus important magazine LGBTQ+ francophone du Québec, Fugues, a une raison supplémentaire de célébrer la Fierté gaie cette semaine. La petite équipe de journalistes menée par Yves Lafontaine fête ses 35 ans et se porte plutôt bien.

Jean Siag Jean Siag
La Presse

On serait tenté de dire que le magazine survit contre vents et marées, mais dans les faits, Fugues survit… grâce aux vents et marées !

La lutte contre le sida, la défense des droits des gais et lesbiennes, la revendication du mariage entre conjoints de même sexe, etc., ont fait en sorte que le magazine fondé en 1984 par Martin Hamel est passé d’un guide de sorties à un magazine qui publie des nouvelles et des chroniques d’opinion.

Avec les journalistes André Passiour et Denis-Daniel Boullé, entre autres, Yves Lafontaine a formé, dès son arrivée en 1994, une véritable équipe de rédaction.

Le rédacteur en chef de la publication mensuelle admet qu’avec la plus grande acceptation sociale des communautés LGBTQ, le magazine est aujourd’hui moins « militant » qu’il ne l’a été naguère. « C’est normal », estime-t-il.

Ce n’est plus nécessaire d’avoir des prises de position aussi tranchées qu’avant.

Yves Lafontaine, rédacteur en chef de Fugues

Pour autant, Fugues continue d’être « une caisse de résonance pour des revendications plus spécifiques », croit-il. Il cite, entre autres, la question de l’identité de genre et l’immigration de personnes trans en attente de changement de statut.

Secret de la longévité

Alors, quel est le secret de la longévité de ce magazine, rentable (« on n’a jamais perdu d’argent avec le papier », insiste Yves Lafontaine) et toujours tiré à environ 40 000 exemplaires ?

« Je pense qu’on est très à l’écoute de nos lecteurs, se risque Yves Lafontaine. On fait deux sondages par année, qui nous permettent de nous ajuster. On parle plus de ce qui se passe à l’extérieur du Québec. On essaie aussi de représenter la diversité de nos communautés. L’époque de la couverture sensuelle de Fugues avec un jeune homme blanc âgé de 18 à 30 ans est révolue. »

Le magazine est d’ailleurs distribué un peu partout aujourd’hui et ratisse quand même plus large, comme peut en faire foi cette une (de mars dernier) avec le nutritionniste Bernard Lavallée.

Couverture plus large

« Aujourd’hui, c’est possible de couvrir des sujets politiques ou culturels, mais ça n’a pas toujours été le cas, dit Denis-Daniel Boullé. Quand on a voulu interviewer Pauline Marois pour parler des politiques qui touchaient à notre communauté, elle pensait qu’on allait lui parler de ses vêtements… »

Aujourd’hui, on est très bien reçus. En 2016, quelques mois après son élection, Justin Trudeau nous a accordé une entrevue. C’était une première.

Yves Lafontaine

Étant donné son public bien ciblé, Fugues échappe-t-il à la crise des médias ? « Pas tout à fait », dit Yves Lafontaine.

« Les revenus publicitaires fluctuent beaucoup plus qu’avant, note-t-il. C’est donc difficile de se projeter dans le futur. Comme pour plusieurs médias, on doit avoir plusieurs canaux de diffusion, plusieurs plateformes. Les réseaux sociaux [on poste jusqu’à 20 fois par jour sur Facebook et Instagram], le site web [environ 150 000 visites par mois] et l’infolettre. On diffuse aussi nos nouvelles sur Apple News. Elles peuvent attirer jusqu’à 20 000 lecteurs par semaine. »

Intérêts du lectorat

Quels sont les sujets de Fugues les plus lus ou qui suscitent le plus d’intérêt ? « Les textes de nouvelles spécialisées qui abordent des sujets pas nécessairement couverts par les médias généralistes, répond Yves Lafontaine. Je pense au Week-end Fusion [avec activités de fétichisme, entre autres]. Ou encore à l’entrevue avec Ariane Moffatt, qui parle de son spectacle qu’elle a présenté à la Fierté gaie. »

Yves Lafontaine estime que l’esprit communautaire de Fugues est toujours pertinent, mais que le magazine « pourrait redevenir ce qu’il était au départ, c’est-à-dire un magazine de sorties et de style de vie, un peu comme Elle Québec ». « Je ne dis pas que c’est ce qu’on veut faire, mais on doit toujours être prêt à s’adapter et à mettre en place des changements. »

Quel est le plus grand défi de la rédaction aujourd’hui ? « Ce qui est difficile pour un média comme le nôtre, qui aborde les mêmes sujets depuis 35 ans, c’est de se réinventer, dit Yves Lafontaine. On ne parle pas du sida de la même manière qu’il y a 30 ans, mais pour toutes sortes de raisons, on trouve important de continuer à en parler. Tout est toujours dans la manière de traiter les sujets. »