Nos vies sont jalonnées de premières fois… et certaines sont plus marquantes que d’autres. Chaque vendredi au cours de l’été, une personne nous raconte quel impact une décision ou un événement a pu avoir sur son existence.

Michael Deetjens
La Presse

Claude Beauchamp se souvient très bien de la première fois où il a perdu la trace d’un de ses clients. C’était un soir de 2011. Pour un garde du corps, c’est un véritable cauchemar.

Pour en discuter, M. Beauchamp a choisi son lieu de travail, une boutique de surplus de l’armée de Ville-Émard. Vêtu d’une paire de jeans et d’une chemise marine, il dégage une grande confiance. Âgé de 54 ans, il n’a rien à envier à un jeune trentenaire. D’allure athlétique, il a un regard incisif, une poigne ferme et une démarche affirmée.

Il propose tout d’abord une visite de la boutique. Son aisance à côtoyer les vestes tactiques, les bâtons télescopiques et les armes d’entraînement n’est pas le fruit du hasard. C’est un ancien champion du monde de karaté et un ex-militaire ayant plus de 20 ans de service. Accoudé sur un présentoir à couteaux, il récite, comme un mantra, l’article 7 de la Charte canadienne des droits et libertés.

« Chacun a droit à la vie, à la liberté et à la sécurité de sa personne ; il ne peut être porté atteinte à ce droit qu’en conformité avec les principes de justice fondamentale. »

Ce sont ces mots qui l’ont convaincu, il y a plus de trois décennies, de s’enrôler dans les Forces armées canadiennes. Il voulait sauver des vies. Une fois sa carrière militaire terminée, son désir « de protéger » s’est poursuivi. Depuis, il fait des contrats comme garde du corps. Le profil de ses clients, des « VIP » comme il les appelle, est varié : d’hommes d’affaires à femmes menacées par un ex-conjoint.

Dans ce métier, « bien des choses ne peuvent se raconter ». Il sourit en se rappelant ce fameux contrat où le client, un certain Dan, riche homme d’affaires montréalais, « se sauvait sans arrêt ». À la moindre occasion, il semait ses gardes du corps.

Au départ, Claude Beauchamp était le seul garde du corps. « Le travail en solo est ingrat, tu dois t’assurer de tout sans avoir de backup. Pas de repos. Quand un client est protégé, il se sent invincible et il n’hésite pas à se mettre dans le trouble », déplore-t-il. Il a donc rassemblé d’autres agents de protection pour assurer la sécurité du « VIP ».

Un soir, il reçoit un appel d’un de ses agents. « Claude, on a perdu le client ! »

« S’il se fait agresser pendant qu’il est sous notre surveillance, ça va se savoir, explique M. Beauchamp. Surtout à Montréal, c’est un petit milieu. Tu perds ton nom. »

Heureusement, il connaissait bien les habitudes de Dan et il l’a trouvé dans un de ses bars préférés.

Ce n’est pas qu’il refusait toute protection, mais il n’aimait pas que les autres agents sachent qu’il fréquentait des bars de danseuses. On perdait sa trace plusieurs fois par semaine.

Claude Beauchamp, garde du corps

Pour remédier à la situation, Claude Beauchamp a fait preuve d’ingéniosité. Il a laissé ses coordonnées à chacun des portiers des bars fréquentés par son client. « Si jamais tu vois monsieur Dan et qu’il n’est pas accompagné, appelle-moi ! » Son initiative a porté ses fruits : « Les doormen m’ont appelé deux ou trois fois. »

Mais Dan a commencé à se rendre en cachette dans de nouveaux bars. « Je commençais à être tanné, je ne pouvais pas courir dans tout Montréal pour le trouver. J’ai donc installé à son insu un logiciel de tracking dans son cellulaire pour savoir où il se trouvait. »

Le VIP était un grand buveur. « Il levait le coude solide ! » Il dépensait parfois plus de 4000 $ d’alcool dans une soirée. M. Beauchamp se souvient de la fois où il a dû le défendre dans les toilettes d’un club parce que deux individus ont voulu profiter de son état d’ébriété pour lui dérober son portefeuille. « J’ai eu le temps de sécuriser mon client avant de me concentrer sur les assaillants. Les portiers sont venus m’aider. »

Le métier de garde du corps va au-delà du fait de protéger la vie d’un individu, insiste M. Beauchamp. « Il faut s’assurer que certaines informations touchant les clients demeurent privées et qu’aucun micro ou caméra ne soient dissimulés près d’eux. »

M. Beauchamp a assuré la sécurité de Dan pendant six mois. Même s’il gagnait plusieurs milliers de dollars par semaine, il a préféré mettre fin au contrat.