En marge de la Journée mondiale contre l’homophobie et la transphobie, la Fondation Émergence remettra, le 23 mai, son nouveau prix Janette-Bertrand. La Presse a rencontré la grande communicatrice qui vient d’avoir 94 ans, chez elle, pour lui parler de son combat contre les préjugés. Portrait.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

Toute sa vie, sans relâche, Janette Bertrand a dénoncé les tabous. Dans sa mission d’éducation populaire, Janette (comme on l’appelle affectueusement au Québec) a aidé la société à comprendre que les femmes ne sont pas des êtres inférieurs ; que la différence d’âge dans un couple n’est pas une tare ; que les parents doivent apprendre à écouter leurs enfants ; que l’homosexualité n’est pas une maladie ; que le sida ne s’attrape pas en serrant des mains ; et, finalement, que la vieillesse n’est pas un naufrage.

Longtemps, en se rendant seule au théâtre, Janette sentait derrière elle de lourds pas s’accélérant, puis la main d’un homme la frôler dans le dos… « Je figeais ! », lance-t-elle en entrevue avec La Presse, la semaine dernière, dans son condo avec vue sur le centre-ville. « Ma vieille peur du viol revenait me hanter. Je me retournais, craintive, pour entendre un homme mûr me dire : “Madame Bertrand, vous m’avez sauvé la vie !” »

Alors, l’homme en question lui raconte que, plus jeune, après avoir regardé l’une de ses émissions en famille, il a enfin fait son coming out à ses parents. « Et sa mère lui a dit : “Si Janette pense que c’est correct, l’homosexualité, ça doit être correct !” »

Janette Bertrand a toujours été l’amie de la communauté gaie. Il faut dire que la dame a commencé à s’intéresser à cette minorité à une époque où celle-ci n’avait pas de nom ni de visage. C’était en 1950. Janette s’occupe alors du « Courrier du cœur » au Petit Journal. Elle le fera pendant 17 ans. « Je recevais des tonnes de lettres d’hommes, surtout mariés, désespérés à cause de leur orientation sexuelle, se souvient-elle. À cette époque, ces hommes ne pouvaient en parler à personne. 

“Certains m’écrivaient : ‘Si mon père l’apprend, je vais me tuer’ ; ou encore, ‘je veux aller me pendre dans la grange’… C’était épouvantable !”

À l’époque, Janette ne connaît pas d’homosexuels. Elle décide de consulter un spécialiste, un psychologue qui collabore à Elle France. “Il m’a fait réaliser l’importance, pour ces personnes, d’écrire et de résumer leur problème en quelques paragraphes. Mais surtout de voir leur histoire publiée, même sous l’anonymat, dans un journal. Ça les libérait de leur honte, de leur solitude. Ces gens n’étaient plus seuls avec leur terrible secret. Un jour, ils allaient pouvoir s’accepter comme ils sont nés.”

Dans son livre La vieillesse par une vraie vieille, Janette consacre un chapitre à son ami (et ex-producteur à Radio-Québec) André Monette. “Avoir un ami gai, c’est un cadeau de la vie. Je le souhaite à toutes les femmes, lance-t-elle.

— D’où vient votre grande ouverture d’esprit ?

— De mon père, répond-elle sans hésiter une seconde. Mon père était un homme modeste qui ne jugeait personne. Il voyait toujours le bon côté des gens, peu importe la race, l’orientation sexuelle, la religion. Il avait un ami juif, son locataire, à une époque où les Juifs avaient mauvaise presse au Québec. Il donnait la chance à tout le monde. Même à un bandit, car, disait-il, on ne connaît jamais leur histoire. Être humain, c’est très, très complexe.”

L’épisode des Janette

À l’instar de son père, Janette aime voir le bon côté des gens et des choses. Elle estime que le monde est séparé en deux : ceux qui voient le verre à moitié plein et ceux qui le voient à moitié vide.

En 2014, au cœur du débat sur la Charte des valeurs durant la campagne électorale, plusieurs ont vu le verre de l’animatrice à moitié vide. Sa lettre ouverte pour la laïcité a culminé avec la marche des Janette et ses propos controversés sur les dangers de l’islamisme au Québec.

“J’ai été déçue par les commentateurs politiques et les médias. Je sentais qu’on voulait m’attraper dans un coin. Ça m’a vraiment blessée. Mais j’ai été naïve de plonger dans le débat politique [elle a donné son appui à Pauline Marois] sans prévenir les coups. Or, c’est oublié. Comme disait mon père : ce qui est fait est fait.”

Cinq ans plus tard, Janette Bertrand craint encore la perte des acquis pour les femmes. Le principe de l’égalité entre les sexes lui semble compromis au nom de la liberté de religion à tout crin. “J’espère qu’il [le premier ministre Legault] ne lâchera pas”, chuchote Janette. Elle confie son appui au projet de loi 21, en baissant la voix, comme si un commentateur politique allait en faire ses choux gras.

Celle qui a connu le Québec de la Grande Noirceur poursuit : “C’est ENCORE la religion qui empêche les mentalités d’avancer. On ne peut pas avoir été sous ‘le joug de la religion’ durant des siècles et la faire disparaître en 20 ou 30 ans. On est judéo-chrétiens au Québec. On ne va plus à l’église, mais la culpabilité judéo-chrétienne est ancrée en nous. Par exemple, ma fille Dominique a eu le cancer du sein. Sa première réaction a été : ‘Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour mériter ça ?’ Comme si le cancer fait de la discrimination entre les bonnes et les mauvaises personnes !”

Mourir, la belle affaire !

À 94 ans, Janette Bertrand reste active, parce que le travail, c’est sa vie. Elle écrit presque chaque jour et donne des conférences sur la dyslexie avec son fils Martin, alors que tous les deux sont atteints de ce trouble d’apprentissage et de lecture. Janette se souvient encore des coups de règle des enseignantes religieuses parce qu’elle faisait des fautes.

On ose une question délicate : craint-elle la Grande Faucheuse ? “Non, je ne crains pas la mort. Et je ne veux surtout pas de funérailles religieuses. La religion, c’est pour se rassurer qu’après la vie, il y aura quelque chose. Ma vie n’a pas été plate, donc j’accepte qu’il n’y ait rien après la mort.”

Si Janette fait toujours preuve de vivacité, malgré les problèmes de santé, les tracas, les disparitions, c’est grâce à une carte qu’elle joue avec maestria : celle de l’amour. Avec un grand A, bien sûr.

Prix Janette-Bertrand : Une alliée inconditionnelle

La Fondation Émergence renomme son prix “Allié. e. s ” le prix Janette-Bertrand, en hommage à “cette alliée inconditionnelle” de la communauté. Il est décerné au Barreau du Québec, pour avoir été le premier ordre professionnel à créer un comité LGBT, en 2015. “Ce comité a la mission de sensibiliser le Barreau aux enjeux LGBT et de le conseiller sur les enjeux législatifs de discriminations basées sur l’orientation sexuelle ou l’identité de genre”, explique la Fondation. Lors d’une cérémonie, le 23 mai, la Fondation Émergence remettra le prix Janette-Bertrand, en plus du prix Laurent-McCutcheon et du prix Coup de cœur 2019.

Janette en 8 dates 

• 25 mars 1925 : Naissance à Montréal, dans le quartier du Faubourg à m’lasse.

• 1954-1960 : Diffusion de Toi et moi, une série de sketchs humoristiques sur le couple avec son mari, cosignée avec Jean Lajeunesse.

• 1961 à 1966 : Janette Bertrand et Jean Lajeunesse coaniment le jeu télévisé Adam ou Ève, à Télé-Métropole (TVA).

• 1969-1974 : Quelle famille !, téléroman aussi écrit avec son mari. Dans la distribution, on trouve ses enfants Martin et Isabelle Lajeunesse.

• 1976 à 1979 : Grand-Papa, téléroman à Radio-Canada, avec Jean Lajeunesse dans le rôle-titre.

• 1986-1996 : L’Amour avec un grand A : 53 épisodes télédramatiques sur des sujets de société, diffusés à Radio-Québec.

• 2003 : Lauréate du tout premier prix Lutte contre l’homophobie. Pour souligner “la contribution exceptionnelle de Janette Bertrand à l’évolution des mentalités au Québec”.

• 2004 : Parution de son autobiographie à succès, Ma vie en trois actes, vendue à plus de 200 000 exemplaires.