Les nouvelles technologies et le manque de relève contribuent à la disparition graduelle de certains métiers autrefois essentiels. Chaque semaine pendant l’été, La Presse rencontre des gens qui exercent encore de « vieilles » professions.

Alexandre Vigneault Alexandre Vigneault
La Presse

Le même manège se reproduit chaque jour : un client débarque et fredonne une mélodie au comptoir de Ludovic Rose. « Les gens me chantent aussi des chansons au téléphone », lance-t-il en riant. Son défi ? Identifier le morceau convoité en fouillant dans la bibliothèque musicale qu’il a entre les deux oreilles.

« Ce n’est pas évident », admet-il. Ludovic aime toutefois ce challenge, comme il adore faire découvrir de nouveaux artistes aux gens qui passent par le magasin de disques où il travaille dans l’est de Montréal. « Quand une personne part avec l’album que tu lui as fait écouter et qu’elle ne connaissait pas, c’est une victoire personnelle, dit-il. Ça fait un petit velours. »

Ludovic est disquaire depuis 17 ans. Initié au rock classique par ses parents, amateur d’indie rock et de chanson francophone, il s’est trouvé un métier qui lui permet d’assouvir sa curiosité, de vivre de sa passion et, surtout, de la faire partager.

La musique rassemble les gens et j’aime aussi les gens. Je pense que dès qu’on aime la musique, on a juste envie de la partager.

Ludovic Rose

Un beau risque

Le métier de disquaire a bien changé depuis qu’il a décroché son premier emploi dans une boutique de la défunte chaîne Music World, à Joliette. L’industrie du disque, on le sait, a été la première ébranlée par la révolution numérique au tournant des années 2000. La dématérialisation de la musique a plombé les ventes d’albums, emportant au passage les disquaires généralistes comme Sam the Record Man et HMV.

En mettant le pied chez Disquaires Sunrise, on a cependant l’impression de faire un retour dans le temps. Les étalages sont garnis de CD, les murs, ornés de t-shirts de groupes et, tout au fond, on trouve même un présentoir à posters comme il y en avait chez Discus ou A&M. Seul signe que les temps ont changé : le magasin propose quantité de DVD et une intéressante sélection de 33 tours, format qui connaît un certain regain depuis quelques années.

« Les jeunes n’achètent plus beaucoup de CD, ils achètent des vinyles », constate le disquaire. Qui achète des CD ? Des personnes plus âgées. Des amateurs de hip-hop. Et beaucoup de fans de métal. « C’est un public fidèle, remarque Ludovic. Dès qu’une nouveauté sort, on a des appels. » Et si, à une autre époque, on faisait la file à minuit pour acheter le dernier disque de Guns N’ Roses ou de Metallica, plus personne aujourd’hui ne se présente avant l’ouverture pour mettre la main sur la nouveauté du moment.

Un guide éclairé

Ludovic sait que son métier est incertain. L’essor de l’écoute en continu (streaming) se fait sentir : les vedettes pop vendent de moins en moins et les tubes radio ne font plus sonner les tiroirs-caisses. Les clients sont aussi plus frileux.

Avant, quand la musique avait un coût, les gens étaient plus enclins à mettre 10 $ ou 12 $ pour essayer quelque chose, se rappelle le disquaire. Maintenant, c’est plus dur.

Ludovic Rose

Pourtant, on n’a peut-être jamais autant eu besoin de disquaires qu’aujourd’hui, puisque les disques sortent à la pelle et que l’offre s’est grandement diversifiée. Se fier aux algorithmes des plateformes d’écoute a par ailleurs ses limites : à trop cibler les préférences d’un auditeur, elles finissent parfois par ne lui proposer que des artistes qui sonnent tous pareil… Suivre un guide doté d’un bon fonds de catalogue et d’une intelligence qui n’est pas artificielle peut au contraire mener à des découvertes surprenantes.

Des clients qui se fient à ses suggestions, Ludovic en a toujours, d’ailleurs. « Au fond, c’est ça qui est le fun, dans le job de disquaire : donner des conseils, insiste-t-il. On n’est pas là juste pour dire combien ça coûte et remettre le change. On est là pour la passion : ça fait 17 ans que je fais ça et je découvre de la nouvelle musique tous les jours. »

En trois questions

Depuis quand ?

Ludovic Rose est disquaire depuis 17 ans. Il a commencé alors qu’il était étudiant et a toujours pratiqué ce métier depuis, à l’exception d’une courte période où il a travaillé dans un club vidéo.

Comment a-t-il commencé ?

Il se cherchait un boulot à temps partiel. « Je ne me voyais pas flipper des burgers ou vendre du linge », dit-il. Passionné de musique, s’intéressant aussi au cinéma, il souhaitait vendre un produit dans lequel il croyait. Il a travaillé chez MusicWorld et HMV avant de devenir gérant de la succursale des Disquaires Sunrise située à Place Versailles.

Si c’était à refaire ?

« Je ferais la même chose », dit-il. Même si les bouleversements constants de l’industrie de la musique et la fragilité de la vente de disques au détail rendent l’avenir de son métier incertain.