Le vignoble québécois est jeune et sa production est minuscule à l’échelle mondiale. Pourtant, de plus en plus d’œnologues et de vinificateurs d’ailleurs viennent s’installer chez nous, en quête de défis et de liberté.

Karyne Duplessis Piché
Karyne Duplessis Piché Collaboration spéciale

En plein cœur des vendanges, l’accent français résonne dans le chai du vignoble Les Bacchantes à Hemmingford. Ingénieur agronome et œnologue de formation, Thomas Lahoz a vendu son domaine près de Montpellier pour venir s’installer ici avec sa famille, il y a quelques mois.

« On a d’abord pensé déménager en Ontario, raconte-t-il en entrevue. Puis, on a vu qu’il y avait du vin au Québec, que c’était en plein boom et que sur les réseaux sociaux, les gens étaient motivés. »

Il n’est pas le seul Français à avoir emprunté un parcours similaire.

À quelques kilomètres d’Hemmingford, Benoît Giroussens est originaire de Bordeaux. Le jeune œnologue de 31 ans a vinifié en Californie et en Colombie-Britannique avant de s’installer en Montérégie, au Coteau Rougemont, il y a un an.

Le spécialiste a vite été séduit par les possibilités qu’offre le vignoble québécois.

Je ne voulais pas passer ma vie à être l’assistant œnologue d’un autre assistant. J’ai appris davantage en un an ici que pendant toutes mes années dans le vin.

Benoît Giroussens, œnologue

PHOTO ROBERT SKINNER, LAPRESSE

Geneviève Thisdel et Thomas Lahoz, au vignoble Les Bacchantes, situé à Hemmingford.

Geneviève Thisdel a quant à elle beaucoup appris dans le Beaujolais. Après ses cinq années à l’étranger, la Québécoise d’origine met désormais ses connaissances au profit du vin de sa terre natale, comme employée au vignoble Les Bacchantes.

Au bout du fil, elle entonne tantôt l’accent du Québec, tantôt celui de France. Son retour au bercail a d’abord été motivé par des raisons familiales, elle se réjouit maintenant de participer à la mise sur pied d’un vignoble émergent où « tout est à construire ».

« Comme il n’y a pas de cahier des charges, explique Mme Thisdel, je peux créer un pétillant naturel, un vin orange ou un rosé de pinot noir. L’univers de ce qu’on peut faire est hyper vaste. Je me sens hyper choyée. »

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Charles-Henri De Coussergues, cofondateur de l’Orpailleur, est arrivé de France il y a plus de 40 ans.

L’arrivée de spécialistes étrangers n’est pas un phénomène nouveau. Le pionnier de la viticulture québécoise, Charles-Henri De Coussergues, est lui-même arrivé de France il y a plus de 40 ans pour fonder l’Orpailleur. Puis d’autres, comme Jérémie d’Hauteville et Richard Bastien, pour ne nommer que ceux-là, ont suivi un parcours similaire et sont débarqués d’outre-mer pour fonder une entreprise de conseils œnologiques au Québec en 2007.

Selon M. De Coussergues, l’engouement pour les vins du Québec accentue l’intérêt des spécialistes étrangers depuis quelques années.

« La demande pour venir travailler ici est beaucoup plus forte que l’offre, ajoute-t-il. Il y a encore peu de vignobles qui peuvent se payer un chef de culture ou un œnologue au Québec. »

Une liberté à saisir

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Le Mas des Patriotes, à Saint-Jean-sur-Richelieu

Après 13 années dans le Médoc, à Bordeaux, Vincent Moulin a choisi le Québec avec une idée en tête : améliorer la qualité des vins rouges.

« C’est possible avec une meilleure maîtrise des températures et le savoir-faire, même avec des hybrides », dit le spécialiste qui travaille depuis quatre ans au Mas des Patriotes, à Saint-Jean-sur-Richelieu.

Les hybrides, ces variétés de raisins nées d’un croisement d’espèces, ont mauvaise réputation, surtout en France, où leur culture est interdite. Thomas Lahoz se souvient d’ailleurs que lors de ses études en œnologie à Montpellier, on lui avait appris que ces variétés ne donnent pas du bon vin. Il est maintenant convaincu du contraire.

Même constat pour Benoît Giroussens. L’œnologue bordelais décrit avec passion les parfums puissants « de pomme et de sirop d’érable » du vidal ou encore la texture juteuse et croquante du marquette.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Plus de 70 variétés de raisins sont cultivées, sans restriction, dans la province.

Avec plus de 70 variétés cultivées dans la province sans restriction quant au lieu spécifique de culture, les vignerons ont l’embarras du choix et peuvent tout essayer.

« C’est notre joker. C’est notre point fort ! analyse Geneviève Thisdel. Il y a tellement de cépages forts dans tellement de régions. La Loire avec le chenin, le chardonnay en Bourgogne, le gamay dans le Beaujolais […]. Ça finit toujours par être les mêmes. Il faut profiter de cette liberté ! »

Vincent Moulin vinifie d’ailleurs pour la première fois cet automne du merlot, une variété typique de sa région natale, le Bordelais, encore peu cultivée au Québec.

« J’ai aucune idée de ce que ça va donner, dit-il. Mais c’est ça qui est merveilleux. On peut tout faire. On peut prendre des risques et ça, on ne peut pas le faire ailleurs. »

Pendant que l’automne s’installe et que les vendanges sont bien entamées, le risque d’erreur semble encore moins élevé cette année. Alors que les pressoirs fonctionnent à plein régime et que les cuves se remplissent, le millésime 2021 s’annonce prometteur.