La vallée de l’Okanagan ne produira presque pas de vin en 2024. Un gel sans précédent a tué la majorité des bourgeons au cours de l’hiver. Pour combler les pertes, certains producteurs envisagent d’utiliser des raisins américains pour élaborer leurs cuvées. Mais l’idée est loin de faire l’unanimité.

Dans son bureau au vignoble Osoyoos Larose, Michael Kullmann voit les États-Unis à moins de 10 kilomètres. Contrairement aux vignerons de l’autre côté de la frontière, le vinificateur n’aura rien dans ses cuves cette année.

« J’ai perdu 100 % de ma récolte », lance-t-il.

Le producteur du célèbre vignoble n’est pas le seul. Le mercure a frôlé les -25 oC pendant plusieurs heures à la mi-janvier. Cette température est située bien en dessous du seuil de tolérance des vignes de l’espèce Vitis vinifera, ce qui a tué la majorité des bourgeons et l’espoir d’une récolte à l’automne.

Selon la firme spécialisée Cascadia, entre 97 et 99 % des raisins de la vallée ne pousseront tout simplement pas en 2024.

Il y a des vignes qui sont mortes, d’autres qu’on devra reformer. Ça fait deux années de suite qu’on a des pertes à cause du gel. Je ne crois pas que nous aurons de vendange normale avant de trois à cinq ans.

Michael Kullmann, vigneron, domaine Osoyoos Larose

Dans la partie nord de la vallée, près de Kelowna, les vignes du domaine Martin’s Lane ont subi le même sort. Or, le domaine réputé pour ses grands rieslings et ses pinots noirs produira quand même du vin cette année : il vinifiera des raisins américains.

PHOTO TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DE MARTIN’S LANE

Le vinificateur Shane Munn, de Martin’s Lane, pourra compter sur des raisins américains cette année.

« Nous achèterons des fruits en Oregon pour pallier le fait qu’on n’aura pas de raisins en 2024, nous écrit le vinificateur Shane Munn. C’est un défi amusant pour nous, mais aussi pour nos clients. Ils goûteront des vins produits par nous, mais avec des fruits provenant d’ailleurs. »

Martin’s Lane possède un permis commercial. Ce type de permis permet déjà à son titulaire d’acheter des raisins et du vin hors de la province, puis de commercialiser les produits sous son nom. Ces cuvées élaborées avec des raisins étrangers sont assujetties à des règles strictes, mais surtout, elles empêchent son producteur d’obtenir les avantages commerciaux offerts aux produits locaux. De plus, ces cuvées sont énormément taxées. Par exemple, Martin’s Lane devra payer une taxe dont la valeur est d’un minimum de 89 % sur la vente de ces bouteilles.

Martin’s Lane n’est pas le seul vignoble à vouloir vinifier des raisins étrangers. Un regroupement de producteurs a demandé au gouvernement de la Colombie-Britannique de réduire ou d’abolir la taxe pour une année ou deux. Les vignerons demandent que ce sursis s’applique aussi aux domaines ayant un permis « vignoble terrestre » (Land Based Winery). Au moment d’écrire ces lignes, la décision du gouvernement se faisait toujours attendre.

Avis divergents

PHOTO FOURNIE PAR LIGHTNING ROCK

Le vignoble Lightning Rock

Sébastien Laurent Hotte travaille au vignoble Lightning Rock depuis 2022. Comme les autres vignerons de l’Okanagan, il prévoit que sa prochaine récolte sera anecdotique. Le Québécois d’origine a fait ses études de viticulture dans l’État de Washington. Il connaît de nombreux vignerons prêts à lui vendre des raisins. Pourtant, il n’est pas convaincu que produire du vin avec des raisins étrangers est la meilleure stratégie.

PHOTO FOURNIE PAR LIGHTNING ROCK

Le Québécois Sébastien Laurent Hotte travaille au vignoble Lightning Rock depuis 2022.

« C’est un vrai dilemme, dit-il. Si on n’a pas de produits à vendre, on n’a pas d’argent qui rentre. Mais d’un autre côté, que dirait-on des producteurs français qui iraient acheter des raisins en Espagne ? »

Au vignoble du Vieux Pin, les vignes ont aussi été affectées par le gel. Et comme chez Lightning Rock, la vigneronne Severine Pinte se questionne.

« On avait décidé de ne pas acheter de raisins, parce que la taxe est trop importante, indique-t-elle. Si elle est remise en question, je ne sais pas. Je crois qu’on préférerait rester 100 % Colombie-Britannique. »

Au domaine Osoyoos Larose, Michael Kullmann est aussi de cet avis. Il craint que les consommateurs ne fassent pas la différence entre le vin de l’Okanagan et le vin américain vinifié au Canada.

C’est dangereux de faire entrer des raisins d’ailleurs. Il faut protéger la production d’ici. Il faut protéger nos fermiers et notre terroir.

Michael Kullmann, vigneron, domaine Osoyoos Larose

Cet argument a pourtant convaincu le propriétaire du vignoble Poplar Grove, Chris Holler, du contraire. Il produira du vin à l’automne avec des raisins de l’État de Washington afin de donner du travail à ses employés.

« On l’a vu dans le milieu de la restauration pendant la pandémie. Les gens partent et ne reviennent pas. Si je veux garder mon équipe, je dois produire du vin », soutient-il.

Les hybrides à la rescousse ?

PHOTO SHAWN TALBOT, TIRÉE DE LA PAGE FACEBOOK DE QUAIL’S GATE

À Kelowna, les vignes de maréchal foch du domaine Quails’ Gate ont résisté au gel.

Tout près de Kelowna, le domaine Quails’ Gate aura davantage de raisins dans ses cuves que ses voisins. Ce vignoble possède l’une des rares parcelles d’hybrides dans la province et ses vieilles vignes de maréchal foch ont résisté au gel.

Ce constat a inspiré certains vignerons de la province à replanter des hybrides. La quasi-totalité des vignes de ce type a été arrachée à partir de la fin des années 1980 dans le but de favoriser la culture des variétés européennes. Selon le rapport de vendanges de 2022, moins de 3 % des vignes de la Colombie-Britannique sont des hybrides. Or, ce pourcentage risque d’augmenter.

La preuve, le domaine Ursa Major a planté un hectare de marquette et du seyval blanc après le gel de janvier. Son producteur plantera également du frontenac gris l’an prochain. Et il n’est pas le seul. Plusieurs vignerons comme Severine Pinte, au vignoble du Vieux Pin, songent à replanter des hybrides.

« Ça doit être étudié, question qu’on ne mette pas tous nos œufs dans le même panier », précise-t-elle.

La vigneronne compte également s’inspirer de techniques viticoles pratiquées au Québec, comme le buttage des vignes en hiver et l’application de géotextile. Elle espère ainsi protéger certaines parcelles du gel et sauver la production de l’Okanagan.

À boire de l’Okanagan

Éclatant merlot

PHOTO TIRÉE DU SITE DE LA SAQ

Calliope Figure  8 Cabernet Merlot 2020

Le domaine familial Burrowing Owl est établi dans le sud de l’Okanagan, à Oliver. Il a créé il y a quelques années la marque Calliope afin de commercialiser des vins élaborés avec des raisins produits par d’autres vignobles de la vallée. Cet assemblage Figure 8 de 2020 est composé en majorité avec du merlot. Il est éclatant de fruits noirs en bouche. Un séjour de neuf mois en fûts de chêne français apporte une subtile touche d’épices en finale. Absolument délicieux ! Selon l’ambassadeur de la marque, Steven Newmann, il est trop tôt pour savoir si l’entreprise achètera des raisins aux États-Unis à l’automne. Il avance toutefois que le domaine fera une petite vendange.

Calliope Figure 8 Cabernet Merlot 2020 (12456267), 27,95 $

Consultez la fiche de la SAQ

Un vin iconique

PHOTO TIRÉE DU SITE DE LA SAQ

Osoyoos Larose Le Grand Vin Okanagan Valley 2019

Le vinificateur d’Osoyoos Larose Michael Kullmann assure que même si les quantités de vin produites sont faibles et que les coûts de vente à la SAQ sont plus élevés qu’ailleurs, le Québec a une relation unique avec le vignoble. Si bien que « les Québécois auront des bouteilles », dit-il. C’est le temps de faire des réserves avec cette magnifique cuvée 2019. Ce domaine créé par le groupe français Taillant s’inspire des grands vins de Bordeaux autant dans l’assemblage des raisins que dans le style. La robe de couleur grenat trahit une subtile évolution. Les parfums de cannelle, de prune et d’herbes sont invitants. En bouche, les tannins sont d’une grande finesse et laissent place aux fruits noirs et aux épices douces.

Osoyoos Larose Le Grand Vin Okanagan Valley 2019 (10293169), 59,75 $

Consultez la fiche de la SAQ