Fruitée et peu alcoolisée, la piquette suscite beaucoup d’intérêt dans le monde du vin. Mais sa production est interdite au Québec, au grand dam des producteurs d’ici. Ils espèrent que Québec changera les règles, et en attendant, ils font preuve d’originalité pour profiter de la tendance.

Karyne Duplessis Piché
Karyne Duplessis Piché Collaboration spéciale

Ayant travaillé plusieurs années en restauration avant de devenir vigneron en Outaouais, Émile Archambault connaît bien la piquette. Mais il n’avait aucune idée qu’il était interdit d’en produire.

« On en importe, alors pourquoi on ne peut pas en produire ? », se demande le jeune vigneron du vignoble Fragments, à Ripon.

Cette boisson faible en alcool est élaborée en ajoutant de l’eau sur les peaux de raisin pressées, ce qu’on appelle le marc. L’eau prend un peu de couleur, de saveurs et de sucre, ce qui permet de fermenter et de créer une boisson moins alcoolisée.

Mais il y a un hic : cette pratique n’est pas autorisée au Québec, car la Régie des alcools, des courses et des jeux (RACJ) applique à la lettre la définition du vin alors que dans les autres provinces, les institutions sont plus souples.

Le vignoble Fragments l’a appris à ses dépens. Le domaine a produit en 2019 une piquette nommée « I know what you picked last summer » en mouillant du marc de frontenac avec de l’eau, puis en parfumant le liquide avec du sumac et des racines de plantes. La RACJ a autorisé exceptionnellement la vente des 600 bouteilles, mais l’entreprise familiale ne peut plus en refaire.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Le vignoble Fragments a produit en 2019 une piquette nommée « I know what you picked last summer ».

Tous les vignerons à travers le Québec ont su que nous avions eu la permission. La RACJ a eu plusieurs appels. Tout le monde veut en faire.

Émile Archambault, vigneron

La question a d’ailleurs été soulevée à la dernière réunion du Conseil des vins du Québec (CVQ). On a convenu que l’association ferait pression sur la RACJ dans les prochains mois pour faire changer le règlement.

« La piquette permet de produire plus de produits avec la même matière première, précise le vigneron Matthieu Beauchemin, du domaine du Nival. Ce serait pertinent et intéressant au niveau environnemental et économique. »

Ailleurs au pays, certains vignerons produisent de la piquette. Ces boissons faibles en alcool connaissent un succès fou. C’est le cas de Benjamin Bridge, en Nouvelle-Écosse, dont les produits sont importés au Québec par l’agence Balthazard.

Les fabricants industriels qui importent et embouteillent le vin en vrac sont quant à eux autorisés à ajouter de l’eau dans des boissons, mais ne peuvent utiliser le terme « vin ».

La pomme au secours de la piquette

À Dunham, Stéphane Lamarre produit une « piquette » en toute légalité. Son truc ? Il n’ajoute pas de l’eau au marc de raisin, mais plutôt du jus de pommes. « C’est tellement meilleur qu’avec de l’eau », assure-t-il.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE


Stéphane Lamarre, du vignoble Château de Cartes

Le vigneron du Château de Cartes n’est pas le seul à se servir de la pomme pour donner une deuxième vie à ses rejets de vinification. Près d’Hemmingford, le producteur Loïc Chanut fait macérer les peaux de raisins issus de différents vignobles dans son cidre pour élaborer son produit nommé piquette.

« Beaucoup de cidreries cherchent du marc de raisin en ce moment, constate Stéphane Lamarre. C’est la folie ! »

On comprend vite pourquoi !

La cidrerie Chemin des Sept a eu accès au marc de pinot noir du domaine du Nival. Les 800 bouteilles de la cuvée « Marco ? Pinot ! » se sont vendues en moins de 24 heures.

La prochaine cuvée sera mise en vente à la fin de l’automne.

Pas de piquette en France

La piquette du vigneron français Fabien Jouves a bien failli se retrouver sur les tablettes de la Société des alcools du Québec (SAQ). La Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes française a cependant mis fin à la commercialisation de sa cuvée « Piquette Old School robinet d’amour » dans un jugement rendu en mai dernier, car la vente de piquette est interdite depuis 1907 dans l’Hexagone. Le vigneron devra donc garder les bouteilles pour lui. Il n’est pourtant pas le seul à en produire. Près de Toulouse, le domaine la Calmette produit également une piquette. Tout comme plusieurs domaines aux États-Unis.

Nos suggestions

Pinot noir et cidre

PHOTO TIRÉE DU SITE WEB D’ENTRE PIERRE ET TERRE

Piquette rouge d’Entre pierre et terre

Loïc Chanut est passionné par la fermentation de petits fruits. Tous les petits fruits ! C’est donc sans surprise que son domaine Entre pierre et terre a été l’un des premiers à commercialiser une piquette à base de cidre. Sa cuvée rouge est élaborée avec les peaux de pinot noir provenant du domaine de l’Espiègle. Cette piquette met davantage en valeur le raisin que la blanche. Sa complexité est surprenante. Sa robe légèrement rosée dévoile des parfums de fleurs et de fraise. En bouche, les bulles naturelles ajoutent du punch à l’attaque, puis on perçoit l’amertume de la pomme, et la finale fruitée évoque les arômes du vin. Avec 6 % d’alcool, c’est dangereusement délicieux !

Piquette rouge, 6 % d’alcool, 500 ml, 9,90 $, offerte en épiceries fines

Consultez le site d'Entre pierre et terre

Piquette néo-écossaise

PHOTO TIRÉE DU SITE WEB DE BENJAMIN BRIDGE

Piquette sans alcool de Benjamin Bridge

Le vignoble Benjamin Bridge, en Nouvelle-Écosse, commercialise depuis l’an dernier une piquette en canette. L’idée et l’audace font couler beaucoup d’encre, et ce, partout dans le monde. Pour ce faire, le vignoble utilise les marcs de raisin et aromatise ses boissons avec des ingrédients locaux. La piquette blanche est parfumée avec du houblon. L’odeur herbacée se mêle aux notes fruitées des raisins. En finale, l’ajout de sel local apporte de la complexité. C’est frais et léger. La piquette rosée est plus fruitée grâce à l’infusion de rose et de sureau. Les saveurs sont très persistantes et une pointe d’amertume amène de la profondeur. Les deux boissons contiennent 6 et 7 % d’alcool. Elles sont hyper désaltérantes.

Vinificateur chez Benjamin Bridge, le Québécois Jean-Benoît Deslauriers n’est pas à court d’idées. Il vient tout juste de mettre en canette une piquette… sans alcool. Vendu dans une canette noire, le produit n’est pas encore offert au Québec, mais puisqu’il ne contient pas d’alcool, il peut être vendu sans intermédiaire.

Caisse mixte de 6 canettes de 250 ml, 43,20 $, par l’agence Balthazard en importation privée

Consultez le site de Benjamin Bridge

Piquette d’ici

PHOTO FOURNIE PAR CHÂTEAU DE CARTES

Piquette Château de Cartes

Parmi toutes les cuvées dégustées, inspirées de la piquette, celle du vigneron Stéphane Lamarre met le plus en valeur le goût du vin. Ce n’est pas étonnant : le jus de pomme représente moins de 20 % de l’assemblage. La robe de couleur cerise est invitante. Les parfums de griotte, de lavande et une pointe herbacée remplissent le verre. En bouche, l’attaque croquante et juteuse est accentuée par une légère effervescence. On perçoit une touche d’amertume en finale et un subtil goût de pommes.

Piquette Château de Cartes, 10 % d’alcool, 500 ml, 12 $, offerte en épiceries fines