Des épisodes de gel sans précédent ont provoqué des ravages dans plusieurs régions viticoles en France ces dernières semaines. Maintenant, des producteurs québécois craignent de subir le même problème après avoir profité d’un printemps chaud et hâtif.

Karyne Duplessis Piché Karyne Duplessis Piché
Spécialiste en vin, collaboratrice invitée

Dans le berceau de la viticulture québécoise, à Dunham, certains vignerons sont inquiets. Environnement Canada prévoit que le mercure va plonger au-dessous de zéro pendant plusieurs jours, ce qui pourrait être fatal pour certaines variétés de raisin.

Sur le chemin Bruce à Dunham, le vigneron Stéphane Lamarre, du Château de cartes, se prépare au pire. Les journées chaudes des dernières semaines ont accéléré le réveil de la vigne. C’est le cas de sa parcelle de deux hectares où sont plantés le marquette, le saint-pépin et le muscat Osceola.

« Je suis prêt à me battre, mais pour ça, il faut que j’aie une chance de gagner, dit Stéphane Lamarre au téléphone. Si le froid dure 28 heures, c’est techniquement impensable. »

Un peu plus au sud, au Domaine du Ridge, à Saint-Armand, la situation est « sous très haute surveillance ». Car la vigne est encore plus en avance. Selon le producteur Julien Lavallée, le bourgeon est déjà en feuilles dans ses vignes de maréchal Foch et de seyval noir. Ces deux cépages se retrouvent dans son rosé Champs de Florence. Si le mercure plonge en deçà de -2 °C, le vignoble peut faire une croix sur sa production de rosé cette année.

On regarde d’heure en heure et on évalue nos options. Parfois, on peut allumer des feux, parfois on peut mettre un peu d’eau sur la vigne pour que, quand ça gèle, ça protège. Mais sans la main-d’œuvre étrangère, pour le moment, ce n’est pas réaliste.

Julien Lavallée, du Domaine du Ridge

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Des feux avaient été allumés en 2012 dans le Domaine du Ridge à St-Armand

En effet, la plupart des travailleurs étrangers sont arrivés dans les vignobles, mais ils sont nombreux à ne pas pouvoir travailler. Beaucoup ont terminé leur quarantaine obligatoire, mais attendent toujours le résultat de leur test de dépistage de la COVID-19.

Ce délai administratif a retardé les travaux et causé des maux de tête à de nombreux vignerons. La situation semble toutefois avoir joué en faveur du vignoble Les Bacchantes, à Hemmingford. Le manque de main-d’œuvre a retardé le retrait des toiles qui recouvrent ses vignes pendant l’hiver. Comme elles sont toujours en place, elles protégeront du froid des prochains jours.

Des toiles sur les vignes

Certains vignerons ont d’ailleurs décidé de remettre les toiles sur les vignes, explique le conseiller et vigneron Jean-Paul Martin. Il ajoute que les tours à vent, qui servent habituellement à pousser l’air chaud en altitude près du sol lors des gelées, ne seront pas utiles cette fois-ci à cause du vent persistant et de la neige prévus.

Au vignoble de l’Orpailleur, le pionnier de la viticulture Charles-Henri De Coussergues se veut rassurant. Il confirme que la saison est très en avance. Il a enlevé la terre qui protégeait la vigne en hiver le 5 avril, une date record pour le domaine en activité depuis le début des années 80. Mais il ne croit pas que cet épisode de gel va affecter ses vignes, dont la majorité des bourgeons sont protégés par un duvet cotonneux.

« C’est limite, convient Charles-Henri De Coussergues. Si la température se maintient autour de -2 °C, ça va passer. »

Stéphane Lamarre espère que son voisin à l’Orpailleur a raison. Le vigneron se rappelle avec amertume l’année 2015, où le gel printanier avait détruit 80 % de sa récolte. Si ses vignes résistent cette semaine, il craint que ce premier épisode de froid ne soit pas le dernier de ce printemps précoce.