(Ottawa) Depuis sa victoire en demi-teinte de lundi soir, Justin Trudeau multiplie les rencontres avec ses proches collaborateurs, sollicite les conseils de certains leaders de l’Ouest tels que le maire de Calgary Naheed Nenshi, et tend une branche d’olivier aux premiers ministres des provinces.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

À l’entendre mercredi durant sa conférence de presse, 36 heures après que les Canadiens eurent rendu leur verdict en lui donnant suffisamment de sièges à la Chambre des communes pour diriger un gouvernement libéral minoritaire, le premier ministre souhaite prendre le temps nécessaire pour soupeser toutes les options qui s’offrent à lui.

La nuit porte conseil, dit-on. Il aura besoin de plusieurs nuits pour trouver la formule qui permettra au pays de s’extirper de la profonde division dans laquelle il s’est enfoncé après une rude campagne électorale.

Car à partir de maintenant, M. Trudeau doit se livrer à un exercice d’équilibrisme dans les relations qu’il entretiendra avec les partis de l’opposition à Ottawa, afin de se maintenir au pouvoir, et avec les premiers ministres des provinces, afin de ne pas attiser les tensions.

« Le message que les Canadiens ont envoyé lundi soir m’a donné beaucoup de matière à réflexion, et je m’engage à réfléchir de façon attentive et de façon profonde en consultant beaucoup de gens sur la meilleure façon de procéder. Je pense que c’est important de reconnaître que les Canadiens nous demandent de mieux travailler ensemble en tant que parlementaires, et je m’engage à faire ça, et on va avoir évidemment plus à dire [à mesure] qu’évoluent ces réflexions », a affirmé M. Trudeau.

Casse-tête

Cela explique pourquoi il prendra un mois avant d’annoncer la composition de son prochain cabinet, même si tous les ministres qui l’épaulaient avant le déclenchement de la campagne électorale, à l’exception de Ralph Goodale en Saskatchewan et d’Amarjeet Sohi en Alberta, ont été réélus. Après sa spectaculaire victoire, en 2015, il n’avait mis que deux semaines à mener à bien cet exercice.

La formation de ce cabinet représente un casse-tête de taille : comment donner une voix à l’Alberta et à la Saskatchewan, deux provinces qui ont boudé les candidats libéraux le jour du scrutin ? Dans le passé, des premiers ministres se sont tournés vers le Sénat pour représenter une province ou une région importante n’ayant pas envoyé à Ottawa un député portant la bannière de leur parti.

Stephen Harper l’a fait quand il a nommé Michael Fortier au Sénat comme ministre des Travaux publics. Ce dernier avait pour mandat de défendre les intérêts de la région de Montréal à la table du cabinet. Pierre Trudeau l’a aussi fait quand il a été reconduit au pouvoir à la tête d’un gouvernement minoritaire en 1972 en n’ayant aucun député en Alberta. Justin Trudeau pourrait se montrer plus audacieux encore que ses prédécesseurs. Il pourrait tendre la main au premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney, et à celui de la Saskatchewan, Scott Moe, en leur demandant d’organiser des élections pour désigner deux sénateurs qui pourraient siéger au Sénat et à son cabinet.

Dans les rangs libéraux, on s’attend à ce que M. Trudeau annonce d’abord des changements au sein de son équipe de proches collaborateurs à son bureau avant de dévoiler son prochain cabinet.

Quelle sera précisément la nature de ces changements ? La question demeure entière pour le moment. Cela fera partie de la grande réflexion qu’amorce M. Trudeau. Mais plusieurs croient qu’il nommera un nouveau chef de cabinet, au lieu de s’en remettre à son alliée de la première heure, Katie Telford, qui aspirerait à représenter le Canada à Washington en tant qu’ambassadrice.

Il serait aussi difficile de demander à un autre allié, Gerald Butts, son ancien secrétaire principal, de reprendre du service. M. Butts, qui est un ami de longue date de Justin Trudeau, a quitté son poste en février alors que la tempête provoquée par l’affaire SNC-Lavalin faisait rage. Il est revenu donner un coup de pouce aux libéraux durant la campagne électorale. Mais son retour au bureau du premier ministre risquerait de rebuter plusieurs députés et ministres libéraux du Québec, qui n’aiment pas le style centralisateur de M. Butts, entre autres choses.

Collaboration avec les provinces

Sur le front des relations fédérales-provinciales, Justin Trudeau aura du pain sur la planche pour rebâtir les ponts avec plusieurs de ses homologues provinciaux – des ponts qu’il a lui-même fait sauter durant la dernière campagne. Plusieurs des promesses qu’il a mises sur la table requièrent la collaboration des provinces.

M. Trudeau doit absolument obtenir le concours des premiers ministres pour mettre sur pied un régime d’assurance médicaments national, par exemple. Idem pour la construction de logements abordables. Et c’est aussi le cas pour la création de 250 000 places de plus en service de garde avant et après l’école pour les enfants de moins de 10 ans.

En campagne, durant les débats, et en réponse aux questions des journalistes, Justin Trudeau a multiplié les attaques contre le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, et, dans une moindre mesure, contre le premier ministre de l’Alberta, Jason Kenney.

PHOTO FRANK GUNN, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Doug Ford, premier ministre de l’Ontario

M. Ford a encaissé les coups sans y répondre, préférant s’exiler loin des caméras durant la bataille électorale afin de ne pas nuire aux chances de l’emporter de son allié fédéral Andrew Scheer.

Maintenant que la campagne est terminée, il est hautement improbable que Doug Ford fasse preuve de magnanimité envers son homologue fédéral. Au contraire, il sera d’humeur à vouloir prendre sa revanche, d’autant que Justin Trudeau est maintenant à la tête d’un gouvernement minoritaire qui pourrait être renversé par les partis de l’opposition aux Communes dans un horizon de deux ans – la durée de vie moyenne d’un gouvernement minoritaire au pays. Le plaidoyer en faveur de la collaboration de M. Trudeau risque donc de tomber dans l’oreille d’un sourd.

Doug Ford a d’ailleurs donné un indice cette semaine que ce serait le cas. Au lieu d’abandonner la bataille judiciaire contestant l’autorité du gouvernement fédéral d’imposer une taxe sur le carbone, comme il avait laissé entendre en août avant le déclenchement des élections, le premier ministre de l’Ontario a affirmé jeudi au quotidien The Toronto Star qu’il allait poursuivre sa croisade devant les tribunaux.

Cette position tranche avec celle d’un autre premier ministre conservateur, Blaine Higgs, du Nouveau-Brunswick, qui a décidé de déposer les armes dans la foulée de la victoire des libéraux au scrutin de lundi.

Quand il est arrivé au pouvoir en 2015, Justin Trudeau avait de nombreux alliés dans les capitales provinciales : Kathleen Wynne en Ontario, Philippe Couillard au Québec, Brian Gallant au Nouveau-Brunswick, Rachel Notley en Alberta, Christy Clark en Colombie-Britannique. Quatre ans et un scrutin fédéral plus tard, la situation est tout autre dans les provinces, et il dirige un gouvernement minoritaire.