D’autres politiciens auraient été mis K.-O. par « l’affaire Julie Couillard ». Pas Maxime Bernier. L’increvable Beauceron est redevenu ministre, est même passé à un cheveu d’être chef du Parti conservateur. À la tête de son nouveau parti populiste, il veut « mettre fin au règne du politiquement correct » au Canada. Et si ç’avait été son plan dès le début ? 

Gabriel Béland Gabriel Béland
La Presse

Au printemps 2008, par une journée froide et venteuse, Maxime Bernier cogne à la porte de l’abbaye de Saint-Benoît-du-Lac.

Bernier est accueilli par un moine, qui confisque son cellulaire, avant de le conduire à la petite chambre sans téléviseur qui sera la sienne pour la prochaine semaine.

Bernier est là pour réfléchir à son avenir politique. Il vient de démissionner de son poste de ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement de Stephen Harper après une crise politique retentissante : l’affaire Julie Couillard.

PHOTO PAUL CHIASSON, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Julie Couillard et Maxime Bernier, en août 2007

Sa compagne de l’époque avait été mariée à un motard et avait fréquenté un homme proche de Maurice Mom Boucher. Bernier avait continué de la voir même après les révélations dans les médias. Un jour, il a oublié des documents confidentiels chez elle. Le cabinet du premier ministre Harper a été mis au courant. Bernier a démissionné.

L’affaire a pris une ampleur nationale : comment un ministre des Affaires étrangères pouvait-il oublier des documents chez sa blonde, une blonde avec un tel passé de surcroît ?

Bernier était humilié.

Avant de passer la porte de l’abbaye, l’élu conservateur envisageait d’arrêter la politique. Mais des amis l’ont calmé : « Va à l’abbaye, prends du temps pour réfléchir. »

Chaque soir, un moine vient dans sa chambre et ils discutent. À sa sortie, une semaine plus tard, Bernier fait volte-face : il va continuer la politique. « J’ai décidé de continuer le combat. »

Pour ses adversaires, l’affaire Couillard représente une tache indélébile à son dossier, une erreur qui révèle une faille profonde, un manque de jugement incompatible avec les plus hautes fonctions.

Pour ses alliés, il ne s’agit que d’une erreur comme d’autres en font. Cette période sombre aurait même permis de forger le caractère de ce politicien qui tente, à la tête du nouveau Parti populaire du Canada (PPC), de changer le paysage de la droite au pays.

À cette époque-là, tous les jours, tous les matins, tous les midis, tous les soirs, on disait que Maxime Bernier était un con, que Maxime Bernier ne réussirait pas à se faire réélire.

Maxime Bernier, chef du Parti populaire du Canada

« Ç’a duré trois mois. Tu te bâtis une certaine carapace et tu apprends à gérer la pression. Ç’a été très utile. Aujourd’hui, si j’ai une mauvaise journée dans la presse, je dors très bien la nuit. »

Fils d’animateur

Le père de Maxime Bernier avait quitté Montréal pour la Beauce afin de devenir morning man à la station CKRB. Gilles Bernier a été la voix du matin pendant 28 ans avant de se lancer en politique en 1984 pour les conservateurs.

Maxime, le deuxième d’une famille de quatre enfants, avait 21 ans quand son père a été élu la première fois. Gilles serait député de Beauce à Ottawa pendant 13 ans.

Jeune, Maxime jouait au football, il a même gagné le Bol d’or avec le Séminaire de Saint-Georges. À cette époque, Gilles Bernier ne pensait pas que son fils se consacrerait à la politique. « Son rêve, c’était de devenir avocat. Il en parlait à 14 ans, se souvient-il. D’autres rêves ? Il aimait les femmes. Il voulait se marier. »

L’homme a vite remarqué l’importance chez son fils de la liberté de parole. « Vous savez, des fois, il m’écoutait à la radio et le soir au souper, il se mettait à débattre avec moi de ce que j’avais dit », se souvient-il.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Le père de Maxime Bernier, Gilles

À 18 ans, Maxime part pour Montréal. À l’UQAM, il obtient un baccalauréat en administration. Puis il entre en 1985 à l’Université d’Ottawa pour étudier le droit civil.

C’est là qu’il constate pour la première fois ses lacunes en anglais. Il en conservera un certain complexe. D’ailleurs, ses filles Charlotte et Megan ont fréquenté une école privée anglophone de Westmount.

« J’ai toujours voulu que mes filles soient parfaitement bilingues. J’ai appris l’anglais sur le tard et je le parle encore avec un accent », explique Bernier, qui vit en partie dans la région montréalaise. Il a profité d’une clause de droits acquis (« clause grand-père ») de la loi 101, le père de son ex-femme ayant fréquenté une école anglophone dans sa jeunesse.

C’est aussi à l’Université d’Ottawa qu’il fait ses débuts en politique. Le Canada discute alors d’un pacte commercial avec les États-Unis, qui deviendra l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA).

À l’époque comme maintenant, Maxime Bernier croit au commerce, croit aux échanges et commence à développer des idées libertariennes, une version radicale du libéralisme qui prône le moins d’État possible.

En 1988, il m’a beaucoup aidé à propos du libre-échange. Il revenait en Beauce et donnait des conférences pour défendre l’entente. Ça m’a fait élire avec 22 000 [voix] de majorité.

Gilles Bernier, père de Maxime Bernier

Après ses études, il travaille dans le secteur privé. Puis, en 1996, la politique vient à lui : un de ses vieux amis, devenu chef de cabinet de Bernard Landry, lui demande de rejoindre l’équipe du ministre des Finances du Parti québécois.

À l’époque, Bernier est nationaliste. Lorsqu’on lui demande s’il a voté oui au référendum de 1995, il hésite.

« Oui, j’ai voté oui au référendum, pas 1995, il y en a eu deux, le premier… » commence Bernier, manifestement confus.

« Non, 1980, j’étais trop jeune. Le deuxième. Absolument. J’ai voté oui car je trouvais que le gouvernement fédéral s’ingérait dans les champs de compétence des provinces », explique Bernier, qui se dit maintenant absolument fédéraliste.

Son passage au sein du gouvernement est bref. Bernier retourne dans le secteur financier.

En 2005, par l’intermédiaire du président de l’Institut économique de Montréal, il rencontre Stephen Harper pour la première fois.

Le nom de Bernier vaut son pesant d’or en Beauce. Les conservateurs veulent défaire les libéraux de Paul Martin. Maxime accepte de se présenter pour eux : le 23 janvier 2006, il l’emporte avec près de 26 000 voix d’avance, la plus importante majorité d’un conservateur au Québec.

La carrière politique de Maxime était lancée. Et la défense de certaines idées néolibérales allait être au cœur de son parcours, quitte à souvent lui nuire.

Un dauphin turbulent

Nommé ministre de l’Industrie, Bernier pourra tenter de mettre en pratique ses idées sur la libre entreprise. Il est farouchement opposé aux subventions. C’est embêtant pour un ministre de l’Industrie qui doit annoncer des subsides de l’État aux quatre coins du pays.

« Le politicien moyen va se battre pour être vu en train de faire une annonce de subvention. Mais Maxime, c’était l’inverse. Ça ne l’intéressait aucunement », se souvient Paul Beaudry, qui était son conseiller politique à l’époque.

Bernier appelait souvent des députés conservateurs pour leur demander d’assister aux annonces à sa place. Il s’opposait aux subventions à Bombardier ou au sauvetage de l’industrie automobile, par exemple. Sa position tranchait avec l’approche plus modérée du cabinet Harper.

Des années plus tard, pour courtiser Québec, les députés conservateurs de la région vont revêtir un chandail des Nordiques. Mais Maxime Bernier s’opposait fermement au financement public du Centre Vidéotron. Il a refusé de faire partie de la photo. Ses collègues étaient furieux.

Il y a des gens en politique qui vont automatiquement se rallier à la ligne de parti. Maxime, ce n’était pas du tout son approche. Il avait une approche idéologique. C’est quelqu’un qui adhérait à des idées libertariennes, en faveur du libre marché, du désengagement de l’État…

 Paul Beaudry, ancien conseiller politique de Maxime Bernier

« Il n’était pas opportuniste, disons. Ça a parfois créé des frictions avec le cabinet ou le bureau du premier ministre », ajoute Beaudry.

Un an et demi plus tard, Harper brasse les cartes : Bernier est nommé ministre des Affaires étrangères. Pour plusieurs observateurs, il s’agit d’une promotion. Déjà, on parle de lui comme du dauphin, le successeur éventuel du premier ministre. Le sobriquet « Albertain du Québec » lui colle à la peau. Maxime Bernier a le vent dans les voiles.

Mais pour lui, cette nomination est presque une déception. À l’Industrie, il pouvait mettre en place des idées. Aux Affaires étrangères, il hérite d’un rôle plus symbolique.

Un premier ministre minoritaire doit contrôler le dauphin. On m’a envoyé aux Affaires étrangères pour ça, comme Brian Mulroney avec Joe Clark. J’étais la star montante… même pas montante, j’étais une star.

Maxime Bernier, chef du Parti populaire du Canada

« En étant aux Affaires étrangères, tu es moins présent au Canada et tu es davantage sous la tutelle du PM. »

Diviser la droite canadienne

Quand il a remis sa démission dans la foulée de l’affaire Couillard, plusieurs estimaient qu’il ne se relèverait pas.

Il a choisi de continuer. Plutôt que de faire tapisserie dans un rôle de député d’arrière-ban, Bernier a créé son blogue, dans lequel il ne se gênait pas pour critiquer le gouvernement Harper, pas assez radical selon lui.

Trois ans après sa démission, Stephen Harper l’a réintégré dans le Conseil des ministres, dans le modeste rôle de ministre d’État aux Petites Entreprises.

Après l’annonce, il était à Rideau Hall quand il a vu le ministre des Finances. « Jim Flaherty m’a vu et il m’a dit : “Maxime, je suis bien heureux que tu reviennes au cabinet, car je ne lirai plus tes critiques sur mon budget dans la presse !” »

Quand, en 2017, l’heure de remplacer Stephen Harper est arrivée, personne ne donnait cher de la peau de Bernier. L’étiquette de dauphin lui avait été retirée depuis longtemps. Andrew Scheer avait le soutien de 24 députés conservateurs contre seulement 7 pour Bernier.

Pourtant, ce dernier a obtenu 49 % des voix, à la barbe de l’establishment du parti.

PHOTO CHRIS WATTIE, ARCHIVES REUTERS

Maxime Bernier et Andrew Scheer, à la suite de la victoire de ce dernier à la course à la direction du Parti conservateur du Canada, le 27 mai 2017

Quelques mois plus tard, en août 2018, le candidat défait a écrit une série de tweets contre le « multiculturalisme extrême », le « culte de la diversité », prônant un retour à nos « traditions culturelles ».

Scheer a désavoué ses propos. Marginalisé au sein du parti, il le quitte le 23 août et annonce la création du PPC.

« J’ai toujours tenté d’influencer le Parti conservateur, son establishment », explique Maxime Bernier, qui croyait que Scheer allait faire siennes certaines de ses idées plus à droite.

« M. Scheer m’a laissé entendre que non, qu’aucune idée ne serait reprise. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de [partir.] »

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Maxime Bernier, chef du Parti populaire du Canada, lors du lancement de la campagne de son parti, le 25 août dernier

Cette décision risque maintenant de diviser la droite canadienne. Selon Dimitri Soudas, ancien bras droit de Stephen Harper, elle n’est qu’un manque de jugement de plus dans la carrière de Bernier.

« Maxime a obtenu 49 % lors du dernier leadership, le fait que, stratégiquement, il ne se soit pas dit “On va voir si Scheer gagne la prochaine élection”… Au lieu de ça, il est allé créer son propre parti. Ça démontre qu’il n’est pas stratégique et manque de jugement. »

« Le mouvement conservateur a été divisé pendant plus de 20 ans », rappelle Soudas, en référence à l’émergence du Parti réformiste, puis de l’Alliance canadienne. « Il essaye de défaire ce qui a été fait. »

Les idées avant la stratégie. C’est une constante chez Bernier. À 56 ans, le voilà enfin où il voulait être : tout au sommet, sans patron pour le contenir, sans ligne de parti pour l’encadrer. Ses idées sont souvent impopulaires. Mais Maxime Bernier est prêt à donner et à prendre les coups. Ce ne seront pas ses premiers.