Trois spécialistes analysent la performance des six chefs ayant participé au débat.

Raphaël Pirro Raphaël Pirro
La Presse

Qui est le gagnant du débat ? Pourquoi ?

Alain-G. Gagnon

Ce deuxième débat en français a permis à Yves-François Blanchet de s’imposer sur plusieurs enjeux au cœur des préoccupations de l’électorat québécois en matière de protection d’emplois (dossier SNC-Lavalin), de défense des valeurs québécoises (Loi sur la laïcité de l’État), d’appui aux créateurs et aux entreprises culturelles et de protection de l’environnement. Son attaque contre le gouvernement Trudeau, qui a pu trouver l’argent pour acheter l’oléoduc Trans Mountain, mais s’est montré incapable de fournir de l’eau potable à plusieurs communautés autochtones, a été très percutante. Le chef du Bloc a fait preuve d’audace lorsqu’il a imaginé un scénario dans lequel il pourrait s’entendre avec les conservateurs et les néo-démocrates au sujet des finances publiques. Blanchet a aussi su ramener à l’ordre du jour la proposition faite par René Lévesque à la Conférence des premiers ministres à St. Andrews, en 1977, alors que le premier ministre du Québec avançait l’idée de signer des ententes de réciprocité en matière d’éducation et de langue avec ses homologues provinciaux. L’évocation de cette stratégie de négociation bilatérale confirmait ses talents de fin joueur politique.

Mireille Lalancette

Les citoyens qui auront pu voir tous les chefs présenter leurs idées en français. Les citoyens qui ont posé des questions claires et les journalistes qui ont modéré un débat stimulant. La langue française : avec des chefs qui ont fait des efforts importants afin de débattre dans une langue qui n’est pas la leur. Ils l’ont fait avec passion et c’était impressionnant ! Justin Trudeau qui a réussi de nouveau à garder son calme. Il a défendu son bilan avec conviction. Il a aussi reconnu ses erreurs. Jagmeet Singh dont l’humanité transparaît dans toutes ses interventions. Il sait aussi utiliser des exemples concrets pour illustrer ses propos. Yves-François Blanchet qui s’est montré combatif, en contrôle de ses dossiers et prêt à défendre les intérêts du Québec. Il a certainement réussi à gagner des votes avec sa performance.

François Rocher

Yves-François Blanchet fut clairement avantagé par sa maîtrise de la langue et ses talents de communicateur. C’est lui qui semble avoir le mieux géré son temps de parole, incisif lorsqu’il le fallait pour rappeler à l’ordre ses adversaires qui l’interpellaient ou lui coupaient la parole. Sa connaissance plus fine des enjeux québécois l’a aidé pour répondre aux questions sur l’environnement ou l’immigration. Jagmeet Singh n’a pas été attaqué directement par les autres participants, ce qui lui a permis de rappeler plusieurs éléments de sa plateforme électorale. D’une certaine manière, le débat a permis à Maxime Bernier de clairement se distinguer en rappelant que les personnes âgées et la communauté internationale, par exemple, n’ont rien à attendre du Parti populaire avant que le déficit ne soit éliminé. La question est de savoir si ce qu’il a gagné en clarté n’a pas été perdu en crédibilité.

Qui est le perdant ? Pourquoi ?

PHOTO FOURNIE

Mireille Lalancette 
Professeure agrégée en communication sociale 
à l’Université du Québec 
à Trois-Rivières et membre du Groupe de recherche 
en communication 
politique

Alain-G. Gagnon

Trudeau a été moins efficace que lors des deux premiers débats. Il a été plus faible lorsque le temps est venu d’expliquer la position de son gouvernement dans les dossiers économiques avec la Chine et les États-Unis. Il n’est pas parvenu à bien défendre sa politique d’endettement pour le pays, alors qu’il avait promis à l’élection de 2015 d’équilibrer le budget dès son premier mandat. Maxime Bernier a pu marquer un point important sur ce sujet en précisant que les contribuables canadiens voyaient près du quart de leurs impôts aller au paiement des intérêts sur la dette. Les assauts répétés de Trudeau contre les chefs conservateurs à l’échelle provinciale (Kenney, Ford, Higgs) pourraient bien faire basculer des circonscriptions libérales dans le camp conservateur. Nous sommes à des lieues du fédéralisme de réconciliation que Trudeau avait promis en 2015. On peut s’attendre à ce que ces chefs de gouvernement mettent à contribution leur propre machine électorale pour favoriser le Parti conservateur.

Mireille Lalancette

Les chefs lorsqu’ils attaquent leurs collègues personnellement et politiquement. Cette approche ne permet en rien de stimuler les débats d’idées. Elle ne nous donne pas d’information sur leurs promesses et engagements. En plus, elle renforce le cynisme chez la population. Pourquoi ne pas se concentrer sur leurs propres idées ? Pourquoi ne pas prendre ce temps pour expliquer clairement à la population, et avec des exemples concrets, leurs engagements électoraux ? Les chefs lorsqu’ils n’offrent pas des réponses claires aux questions posées par les citoyens et qu’ils utilisent la langue de bois.

François Rocher

Andrew Scheer a cherché à expliquer ce qu’il entendait faire, notamment en matière de fiscalité, mais dans l’un des segments les plus cacophoniques du débat. Pour le reste, il n’a pas réussi à montrer aux électeurs pourquoi ils devraient appuyer sa formation politique. L’absence d’engagements chiffrés et vérifiés par le Directeur parlementaire du budget fut un boulet. Justin Trudeau n’a rien gagné lors du débat. Il était désolant de l’entendre s’en prendre à Doug Ford et à Jason Kenney dès la première question posée par une électrice qui demandait un exemple concret de changement pour faire face aux défis environnementaux. Il a passé trop de temps à dénigrer les conservateurs provinciaux au détriment d’une mise en valeur de sa plateforme électorale. Alors qu’il invite les Canadiens à aller de l’avant, il a plutôt projeté l’image de quelqu’un qui veut maintenir le statu quo. Elizabeth May donnait des réponses parfois incompréhensibles.

Comment ce débat influencera-t-il le vote en cette fin de campagne ?

PHOTO FOURNIE

François Rocher 
Professeur à l’École d’études politiques 
de l’Université d’Ottawa depuis 2006, dont 
il assuma la direction 
de 2008 à 2013

Alain-G. Gagnon

Ce débat confirme que les positions de chaque formation politique sont bien arrêtées. Blanchet se présente comme la principale voix pour le Québec, alors que son parti s’aligne sur les politiques souhaitées par le gouvernement de François Legault. Jagmeet Singh offre une image rassurante et pleine de compassion à l’égard des travailleurs, des membres des Premières Nations et des personnes moins nanties. Andrew Scheer a fait un nouveau pas vers le Québec, inquiet de voir ses appuis continuer de fondre, en soutenant une déclaration de revenus unique tout en proposant de rouvrir l’entente Canada-Québec sur l’immigration. Elizabeth May aura de plus en plus de difficulté à convaincre les électeurs d’appuyer sa formation politique, d’autant qu’elle prévoit un déficit additionnel de 70 milliards. Quant à Maxime Bernier, il a fait la démonstration qu’il n’aspirait pas à devenir un chef d’État, mais plutôt le dirigeant d’une grande entreprise.

Mireille Lalancette

Animé avec rigueur, ce dernier débat a permis de voir à quel point les différents chefs font des efforts pour rejoindre le Québec et le Canada français. Ils ont été en mesure de s’exprimer clairement et de faire valoir leurs idées. Contrairement au débat de lundi en anglais, il y a eu moins de cacophonie et les chefs étaient plus calmes. Le plan en trio et la formule des questions en rafale aux réponses courtes étaient intéressants et plus engageants. Ce débat, comme tous les débats, est un exercice démocratique riche puisqu’il permet aux citoyens d’entendre tous les chefs à propos de leurs idées. Les indécis doivent aussi s’exposer aux autres idées s’ils veulent voir le chef qui les intéresse. Ce débat influencera certainement les électeurs québécois qui ont à choisir entre tous ces partis politiques. Il raffermira les impressions formées avant et pendant la campagne.

François Rocher

Le dernier débat va contribuer à cristalliser les préférences déjà arrêtées. Le débat va aider les électeurs indécis à se faire une opinion. Il n’en demeure pas moins qu’Andrew Scheer n’a pas atteint ses objectifs dans les trois débats. La campagne conservatrice ne pourra compter sur ceux-ci pour prendre l’élan qui semble lui manquer. L’effet « nouveauté » de Justin Trudeau est totalement dissipé. Ce qu’il propose ne frappe pas l’imagination. C’est maintenant Jagmeet Singh et, dans une moindre mesure, Yves-François Blanchet qui peuvent tirer profit de leur personnalité et de leurs talents de communicateurs.