(Ottawa) Alors que la route vers l’obtention d’un deuxième mandat majoritaire est nettement plus tortueuse que prévu pour les libéraux de Justin Trudeau, les paris sont déjà ouverts pour savoir quel rôle joueront les proches collaborateurs du chef libéral s’il remporte la victoire le 21 octobre.

JOËL-DENIS BELLAVANCE JOËL-DENIS BELLAVANCE
La Presse

Dans les rangs libéraux, on tient pour acquis que Katie Telford, qui a été chef de cabinet de Justin Trudeau depuis son arrivée au pouvoir et qui a joué un rôle crucial dans les grands dossiers des quatre dernières années, notamment les relations canado-américaines, ne sera pas de retour.

On s’attend aussi à ce que Gerald Butts, qui était le secrétaire principal du premier ministre avant de remettre sa démission dans la foulée de l’affaire SNC-Lavalin, ne soit pas non plus de retour, même s’il est revenu donner un coup de main aux libéraux à temps pour la campagne électorale. Un retour au bureau du premier ministre pourrait soulever l’ire des députés libéraux du Québec, dont plusieurs n’appréciaient guère le style de gestion centralisateur de M. Butts quand il faisait partie de l’équipe de proches collaborateurs de M. Trudeau.

PHOTO JOHN WOODS, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Katie Telford

Dans le cas de Katie Telford, les conjectures vont bon train. Des sources libérales indépendantes ont confié à La Presse qu’elle pourrait être nommée ambassadrice du Canada à Washington, le poste le plus important au sein de la diplomatie canadienne. Mme Telford deviendrait ainsi la première femme de l’histoire à occuper de telles fonctions. Sa nomination s’inscrirait dans la lignée des politiques visant à promouvoir des femmes à des postes névralgiques au sein de l’appareil de l’État canadien adoptées par Justin Trudeau. Mais au Parti libéral, on nie ces informations, sans toutefois vouloir s’avancer sur les plans d’avenir de Mme Telford, qui accompagne le chef libéral dans ces déplacements durant la campagne.

Il reste que le poste d’ambassadeur du Canada à Washington est vacant depuis que David McNaughton, nommé par M. Trudeau en 2016, a annoncé au début d’août qu’il tirait sa révérence afin de retourner dans le secteur privé, après trois ans et demi de diplomatie mouvementée marquée par l’ère trumpienne dans la capitale américaine.

Le Congrès obnubilé

Il incombera donc au chef de parti victorieux au terme du scrutin du 21 octobre de nommer le prochain ambassadeur du Canada aux États-Unis. Ce poste devra être pourvu alors que l’incertitude plane toujours au Congrès américain quant à la ratification de la nouvelle mouture de l’accord de libre-échange entre le Canada, les États-Unis et le Mexique.

Le Congrès américain est désormais obnubilé par la procédure de destitution visant le président Donald Trump déclenchée par les démocrates, et la ratification de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM), conclu il y a un an après des mois de négociations difficiles et acrimonieuses, est loin d’être la priorité des élus à la Chambre des représentants, alors que le Tout-Washington a aussi les yeux rivés sur les présidentielles de novembre 2020.

Justin Trudeau avait étonné en nommant David McNaughton au poste d’ambassadeur à Washington, même si les relations canado-américaines étaient au beau fixe et que le locataire de la Maison-Blanche était nul autre que Barack Obama. Peu de gens, hors des cercles libéraux restreints de Toronto, savaient qui était M. McNaughton. Les observateurs doutaient aussi que ce dernier ait l’expérience et la notoriété nécessaires pour occuper de telles fonctions au départ. Mais dans les rangs libéraux, on maintient qu’il a joué un rôle crucial durant les négociations visant à moderniser l’accord commercial en question.

M. McNaughton avait succédé à Gary Doer, ancien premier ministre néo-démocrate du Manitoba, nommé par l’ex-premier ministre conservateur Stephen Harper en octobre 2009.

Même s’ils avaient des allégeances politiques diamétralement opposées, Stephen Harper avait appris à apprécier le style pragmatique de M. Doer durant les rencontres fédérales-provinciales au fil des ans. « Il était de loin le premier ministre avec qui il s’entendait le mieux », affirme un ancien proche collaborateur de Stephen Harper.

Au cours des 30 dernières années, un seul autre premier ministre d’une province, Frank McKenna, a été nommé au poste d’ambassadeur à Washington. Il avait été nommé en mars 2005 par l’ancien premier ministre Paul Martin. Son mandat n’avait duré qu’un an, M. McKenna préférant quitter ses fonctions peu de temps après la victoire des conservateurs de Stephen Harper aux élections du 23 janvier 2006.

En raison de leur expérience, MM. Doer et McKenna avaient un lien direct et rapide avec le premier ministre en poste et ses principaux ministres.

Faire appel à d’anciens premiers ministres provinciaux pour un tel poste comporte des avantages certains. Car en plus de bien comprendre les rouages de la politique américaine, les Frank McKenna et Gary Doer de ce monde connaissaient aussi plusieurs des acteurs politiques importants des États-Unis. Ils ont participé à des réunions avec des gouverneurs des États américains à plus d’une reprise. Il existe d’ailleurs plusieurs instances qui permettent des échanges directs entre premiers ministres et gouverneurs.

PHOTO CHRISTOPHER KATSAROV, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Frank McKenna

La Conférence des gouverneurs de la Nouvelle-Angleterre et des premiers ministres de l’Est du Canada, la Conférence des gouverneurs de la zone frontalière (Border Governors’ Conference), le Regroupement régional des premiers ministres de l’Ouest canadien et des gouverneurs de l’Ouest américain et le Conseil des gouverneurs des Grands Lacs (Council of Great Lakes Governors) en sont des exemples.

Devant le mandat herculéen qui attend le prochain ambassadeur à Washington, devrait-on se tourner de nouveau vers un ancien premier ministre provincial pour défendre les intérêts du Canada dans la capitale américaine ? Des candidatures viennent rapidement à l’esprit : l’ancienne première ministre de la Colombie-Britannique Christy Clark ou encore l’ancien premier ministre du Québec Jean Charest.

Interrogé récemment par La Presse à ce sujet, Jean Charest, qui s’est fait le promoteur du libre-échange entre le Canada et l’Union européenne bien des années avant que cela ne devienne la priorité du gouvernement canadien, a affirmé : « Je n’ai jamais envisagé ce scénario. »

Depuis lors, M. Charest a accepté de faire partie d’une délégation comprenant notamment les anciens premiers ministres Jean Chrétien et Joe Clark afin de représenter le Canada lors de la 74e session de l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies à New York.

En juillet, il a aussi accepté d’agir comme l’un des envoyés spéciaux du gouvernement canadien auprès de certains pays dans le cadre de la campagne du Canada visant à obtenir un siège non permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. En quelques mois, il a déjà acquis une expérience dans le monde complexe de la diplomatie, sans compter qu’il voyage souvent en Asie et en Europe depuis qu’il a quitté la politique en 2012. Sa nomination à Washington pourrait devenir un choix qui s’impose au premier ministre qui aura les clés du pouvoir dans moins de deux semaines.