Souvent confronté au racisme et à l’intimidation depuis sa jeunesse, le chef du Nouveau Parti démocratique, Jagmeet Singh, a désamorcé plus d’une fois des situations difficiles. Alors que sa formation politique tire de l’arrière dans les sondages, le leader espère de nouveau renverser la tendance et prouver à tous ceux qui l’ont sous-estimé qu’ils ont tort. Portrait de Jagmeet Singh.

Fanny Lévesque Fanny Lévesque
La Presse

Le défi de se faire connaître

Le soleil rayonne sur le parc Joseph-Paré, à Montréal. Le temps est parfait, loin des journées caniculaires. La piscine publique est bondée. Les enfants s’amusent dans les jeux gonflables. Les parents sont tout près, installent l’attirail familial à l’ombre. C’est le 24 juin et les Québécois profitent de leur Fête nationale.

Dans le parc qui fourmille de monde, le chef du Nouveau Parti démocratique est facile à repérer. Arborant un turban jaune flamboyant – il a oublié le bleu à Ottawa, confiera-t-il plus tard –, Jagmeet Singh descend de son vélo tout vert. Hyper enthousiaste et très décontracté, le leader fait rapidement son chemin sur le terrain gazonné. Il enchaîne les poignées de main, les accolades. « Il a une capacité de connexion très rapide avec les gens », souffle le député sortant de Rosemont–La Petite-Patrie, Alexandre Boulerice, qui l’accompagne.

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Sur le terrain des Tours Frontenac, au sud de la rue Ontario dans le secteur Hochelaga, Jagmeet Singh va à la rencontre des dizaines de locataires réunis avec leurs familles pour célébrer la Fête nationale.

« On l’a déjà vu à la télé, c’est qui déjà ? C’est quoi, son nom ? », chuchote une femme.

« Les gens le reconnaissent parce qu’il est facilement reconnaissable, admet le chef adjoint Boulerice. À Toronto et en Colombie-Britannique, il est plus connu. Ici, le défi, c’est de le faire connaître », reconnaît-il.

Le soleil est encore bon sur le coup de 15 h. Prochain arrêt : les immeubles locatifs Tours Frontenac, au sud de la rue Ontario dans le secteur Hochelaga. Jagmeet Singh avance parmi les dizaines de locataires réunis avec leurs familles pour célébrer. Des drapeaux du Québec flottent ici et là.

Le chef néo-démocrate n’est pas en terrain connu, mais il poursuit son chemin dans la foule. Il n’hésite pas à faire quelques pas de danse avec une aînée. Une autre l’invite sous le chapiteau, lui apprend la danse en ligne.

« T’es pas à la bonne fête », lui lance un citoyen.

« Je suis ici pour célébrer votre fête », répond-il chaleureusement.

Ayant dû composer toute sa vie avec des réactions hostiles, Jagmeet Singh a appris à les désamorcer. Alors qu’il faisait campagne pour devenir chef du NPD, en 2017, lors d’un évènement public, une femme l’a pris à partie, l’accusant de soutenir la charia. Il a gardé son calme. « Nous t’accueillons, nous t’aimons, nous te supportons », lui a-t-il lancé, alors qu’elle s’énervait à quelques centimètres de son visage. La manifestante a fini par partir d’elle-même, en colère.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE

« Les gens le reconnaissent parce qu’il est facilement reconnaissable, admet le chef adjoint Boulerice. À Toronto et en Colombie-Britannique, il est plus connu. Ici, le défi, c’est de le faire connaître », reconnaît-il.

Il relate cet incident dans le prologue de son autobiographie, Amour et courage, publiée au printemps dernier. « La personne que vous voyez publiquement, la personne aimante, généreuse et charismatique, c’est la même en privé. Moi et mes amis, nous avions un mot pour ça. On appelait ça : l’effet Jagmeet », a assuré à La Presse son jeune frère Gurratan.

Difficultés prévisibles ?

Sikh pratiquant, portant le turban et le kirpan, poignard symbolique, Jagmeet Singh est le premier leader racisé d’un parti fédéral. Et avant lui, personne n’avait jamais porté le turban dans l’enceinte de l’Assemblée législative de l’Ontario, où il a été député provincial de 2011 à 2017.

L’arrivée de Jagmeet Singh en politique fédérale est encore relativement récente. Celui qui a été porté à la tête du NPD en octobre 2017, succédant ainsi à Thomas Mulcair, n’a fait son entrée officielle à la Chambre des communes qu’en mars dernier, après avoir remporté l’élection partielle dans Burnaby-Sud, en Colombie-Britannique.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, LA PRESSE

Jagmeet Singh fait quelques pas de danse avec une aînée.

Sa candidature pour être élu chef de la formation politique avait très tôt suscité des réactions. L’ex-député du NPD et maintenant candidat pour le Part vert Pierre Nantel avait publiquement affirmé que les signes religieux de M. Singh étaient « incompatibles » avec les Québécois. Une sortie ensuite dénoncée par d’autres élus néo-démocrates. M. Nantel n’a pas accepté de revenir sur cette sortie avec La Presse.

Encore lundi dernier, au marché Atwater, un homme âgé a lancé au chef néo-démocrate, s’approchant de son oreille, qu’il devrait enlever son turban pour avoir l’air « d’un Canadien ».

L’ancien député de Rivière-du-Nord Pierre Dionne Labelle avait été de ceux qui avaient critiqué sévèrement le choix de M. Singh à la tête du parti, alors que le débat sur le port de signes religieux avait cours au Québec. « C’était prévisible qu’il aurait à rencontrer des difficultés », constate aujourd’hui, en entrevue avec La Presse, celui qui a siégé aux Communes de 2011 à 2015.

À son avis, le port de signes ostentatoires le désavantage au Québec et dans les régions du Canada.

Je vois ses engagements, son attitude… Il est charismatique, mais ça ne donnera pas nécessairement les fruits qu’il aurait pu avoir dans d’autres circonstances. Je trouve ça dommage, mais il s’inscrit dans un débat de société difficile.

Pierre Dionne Labelle, ex-député néo-démocrate de Rivière-du-Nord

De « Jimmy » à Jagmeet

Ce ne sont pas les écueils qui ont manqué dans le parcours du jeune Jagmeet Singh. Il a dû composer avec le racisme, a été intimidé dès son enfance et a été agressé sexuellement par son entraîneur de taekwondo à 12 ans.

Il a grandi en voyant la détermination de son père psychiatre à se tailler une place dans le milieu de la santé alors que ses compétences n’étaient pas reconnues au Canada. L’espoir d’un avenir meilleur a amené sa famille à déménager plus d’une fois. Et chaque fois, tout était à rebâtir pour l’enfant qu’il était.

Avec ses cheveux longs recouverts de son « patka » – morceau de tissu traditionnellement porté par les sikhs –, il ne ressemblait pas à ses camarades de St. John’s, à Terre-Neuve, ni à ceux de Windsor, où son père a enfin été nommé chef des services de psychiatrie. Ses parents lui avaient donné un deuxième nom occidental pour faciliter son intégration : « Jimmy ».

PHOTO CHRIS YOUNG, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Assis avec ses parents – son père Jagtaran Singh (à gauche) 
et sa mère Harmeet Kaur –, Jagmeet célèbre sa victoire dans 
la course à la direction du Nouveau Parti démocratique, à Toronto, le 1er octobre 2017.

Intimidé à répétition, le jeune Singh a trouvé refuge à la bibliothèque, où il cultivait son intérêt pour l’apprentissage et son amour des langues, comme le français. Il dit devoir son amour des langues à sa mère, Harmeet Kaur Rai, qui lui a enseigné, et qui lui a appris le pendjabi. Dès son entrée au secondaire, il accepte de suivre des cours d’été de français pour se perfectionner.

Mais malgré les embûches, il parvient à assumer sa différence dès le primaire. Il tient à porter les signes religieux sikhs et abandonne même « Jimmy » pour son nom de naissance : Jagmeet.

C’est assez tôt d’ailleurs qu’il développe sa passion pour les arts martiaux et la lutte : il veut être plus grand pour se défendre dans la cour d’école, mais aussi être plus fort pour se protéger de l’alcoolisme dont souffre son père, Jagtaran Singh Dhaliwal.

Alors qu’il n’a que 20 ans, il doit prendre son jeune frère Gurratan sous son aile. Les nombreuses rechutes de son père placent sa famille dans une situation financière précaire, si bien que Jagmeet cumule deux emplois dans le commerce au détail, en plus de faire ses études.

Jagmeet, il sait ce que c’est, une vie difficile. Il sait ce que c’est, une vie précaire.

Gurratan Singh, frère de Jagmeet

C’est le benjamin qui l’a incité à faire le saut dans l’arène politique. Ancien avocat criminaliste, Jagmeet n’avait jamais fait de politique avant 2011. « Il ne considère jamais ça comme sa “carrière”. Il se demande comment aider le plus de gens possible, et c’est ce qui l’a convaincu d’aller sur la scène fédérale », soutient Gurratan.

Il a tenté une première fois de se faire élire, sans succès, sous la bannière du NPD, aux élections fédérales de 2011, alors que la formation était dirigée par Jack Layton. « Il n’était pas venu seul, il était accompagné de plusieurs jeunes personnes, il était avec son équipe. J’étais plutôt impressionnée », se rappelle la veuve de M. Layton, Olivia Chow. Elle se souvient aussi qu’il était « un travailleur acharné », avec un sens très aiguisé de « la justice ».

PHOTO NATHAN DENETTE, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Jagmeet Singh a été le premier à porter le turban à l’Assemblée législative de l’Ontario, où il a été député provincial de 2011 à 2017.

C’est au cours de la même année qu’il gagnera son siège au Parlement ontarien. À 32 ans seulement, il devient le premier élu du NPD de l’histoire à représenter la région de Peel, près de Toronto. Un an plus tard, le quotidien Toronto Star le désigne comme l’une des 12 personnalités à suivre, le qualifiant de néo-démocrate « atypique » et de « pionnier » des politiques ontariennes.

PHOTO CHRISTOPHER KATSAROV, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

En compagnie d’Olivia Chow, veuve du regretté chef emblématique du NPD, Jagmeet Singh vient déposer des fleurs au pied 
de la statue de Jack Layton, à Toronto, le 22 août dernier, jour 
du 8e anniversaire du décès de l’homme politique.

Olivia Chow voit même des similitudes entre son défunt mari, l’architecte de la fameuse vague orange de 2011, et le nouveau leader du NPD. « Ils sont capables d’être vulnérables », explique-t-elle. Ça prend du courage pour cela. […] Jack se poussait parfois dans cet état d’esprit émotionnel quand il en ressentait le besoin, il était capable d’aller là, plutôt que de lire froidement un texte, par exemple […]. Je vois que Jagmeet est aussi capable de le faire, ce qui est rare chez un homme. »

Débuts laborieux

Le leadership de Jagmeet Singh a cependant été remis en doute à plus d’une reprise depuis qu’il a pris la direction du NPD. « C’est clair que la courbe d’apprentissage pour devenir un chef fédéral était plus importante que ne l’avait prévu l’équipe de Jagmeet Singh », indique Karl Bélanger, qui a été stratège pour le NPD de 1997 à 2016.

Dès son arrivée sur la scène fédérale, l’inexpérience du jeune chef – il a eu 40 ans en janvier dernier – et son manque de préparation le font mal paraître à plus d’une reprise. En avril 2018, M. Singh doit interrompre un point de presse parce qu’il ne connaît pas la position de son propre parti sur un projet de loi sur les armes à feu. Il doit se tourner vers le député Guy Caron pour lui demander « c’est quoi, notre position là-dessus ? » devant les journalistes.

En janvier dernier, il a aussi trébuché sur les ondes de CTV alors qu’il a été incapable de réagir à la sortie de l’ex-ambassadeur de Chine qui avait accusé le Canada de « suprémacisme blanc » dans la foulée de l’arrestation de la haute dirigeante de Huawei à Vancouver. M. Singh a dû admettre qu’il n’avait pas vu ces affirmations.

Jagmeet Singh a aussi été forcé de clarifier sa position sur le mouvement séparatiste sikh dans les mois qui ont suivi son accession à la direction, après la révélation de sa participation à des évènements soutenant l’indépendance du peuple sikh, par le Globe and Mail. Même s’il n’avait jamais appuyé la violence lors de ces rassemblements, en 2015 et 2016, ces révélations avaient remis en doute son jugement.

Il avait aussi eu maille à partir avec le journaliste Terry Milewski, de la CBC, qui l’avait talonné sur le culte voué dans certains temples sikhs à l’auteur présumé de l’attentat d’Air India en 1985. À plusieurs reprises depuis, M. Singh a condamné le terrorisme et l’attentat du vol 182, entre Montréal et Bombay, qui a fait 329 morts.

Dans les rangs néo-démocrates, on admet que les premiers pas de l’élu dans l’arène fédérale n’ont pas été faciles. « Est-ce qu’il a fait des erreurs ? Absolument, mais en même temps, quand Jagmeet est arrivé, il y a plein de problèmes qui le précédaient », a confié en demandant l’anonymat une source néo-démocrate haut placée, citant un financement affaibli et le départ d’employés partis travailler avec le nouveau gouvernement néo-démocrate de la Colombie-Britannique, en 2017.

Karl Bélanger convient que la formation politique était en plutôt mauvais état à son arrivée. « En coulisses, les discussions ne portent pas nécessairement sur le leadership de Jagmeet Singh », dit-il.

La décision de mettre Tom Mulcair à la porte a laissé beaucoup de séquelles, particulièrement au Québec, tout comme la débandade des élections de 2015. On ne peut évidemment pas mettre ça sur le dos de Jagmeet Singh. Ça n’a rien à voir avec lui. […] Cela dit, il n’a pas réussi à redresser la marque à temps pour les élections.

Karl Bélanger, ex-stratège du NPD

Et les sondages défavorables se succèdent depuis le début de la campagne.

« J’aime ça, être le négligé », lance le principal intéressé en entrevue à La Presse. « J’ai toujours été sous-estimé. Ç’a toujours été le cas quand j’étais avocat. J’ai fait plus de travail et plus de préparation pour chacune de mes causes. Tout le temps, les gens m’ont sous-estimé, et j’ai gagné. »

Trois choses à savoir sur Jagmeet Singh

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Jagmeet Singh et sa femme Gurkiran Kaur Sidhu

Plutôt méconnu au Québec, Jagmeet Singh évolue sur la scène politique depuis 2011. Voici trois choses à savoir sur le chef du NPD. 

« Ce n’est pas de ta faute » 

Jagmeet Singh a publié ses mémoires en avril dernier. Dans ce récit très intime, le chef du NPD lève le voile sur les agressions sexuelles que lui a fait subir dans les années 90 son entraîneur de taekwondo. Il expliquera d’ailleurs n’avoir révélé les évènements que des années après, étant aux prises avec un sentiment de honte.

« Parfois, j’ai pensé arrêter la rédaction du livre. Il y a eu des moments difficiles. J’ai appelé l’éditeur quelques fois pour lui dire que je ne pouvais pas le terminer », a confié le principal intéressé. « Je revivais les choses que j’ai vécues. Je pensais à la honte de tout ce que j’ai vécu. Ce qui m’a convaincu de continuer, c’était la question suivante : pourquoi je fais cela ? Je le fais pour aider les gens. Est-ce que ça va aider les gens ? La réponse était oui. Et j’ai continué », a-t-il ajouté.

« Pendant une décennie, je n’ai jamais parlé de cela à quelqu’un. Même pas à mes parents. Mon message dans mon livre, c’est de dire aux victimes : “Ce n’est pas de votre faute.” »

PHOTO ANDREW VAUGHAN, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Jagmeet Singh dédicace un exemplaire de ses mémoires à un partisan, lors d’un évènement de campagne à Burnaby, en Colombie-Britannique, le 28 septembre. 

Vers la guérison 

Le leader néo-démocrate ne cache pas que la rédaction de son livre, si difficile qu’elle ait été, lui a permis d’avancer sur le chemin de la guérison. Il aborde aussi en détail en quoi sa vie d’enfant et de jeune adulte a été perturbée par l’alcoolisme de son père, qui a vécu plusieurs rechutes. « Quand on partage son histoire, ça devient une forme de libération et ça permet la guérison », a-t-il indiqué à La Presse, attablé. « Avec la dépendance, une personne peut vous blesser, vous nuire ou vous causer du tort », poursuit-il. « C’est encore difficile d’aimer quelqu’un d’autre quand un proche vous a fait mal. C’est difficile de s’aimer aussi quand on est victime de violence sexuelle. C’est aussi difficile d’aimer quelqu’un d’autre quand on a un proche qui a eu une dépendance. Mon livre pourrait aussi s’appeler Le courage d’aimer. »

Cuisiner, c’est méditer

C’est autour de la table que le chef néo-démocrate a donné rendez-vous à La Presse, chez lui à Ottawa, le printemps dernier. Il précise que pour lui, cuisiner est une forme de méditation. Il a d’abord appris à faire la cuisine lorsque son plus jeune frère, Gurratan, est venu vivre avec lui. « Il avait 15 ans et j’avais 20 ans. C’était un jeune homme qui grandissait. Il avait toujours faim », lance-t-il. « Mais, oui, j’ai eu la responsabilité de cuisiner et j’ai appelé ma mère à plusieurs reprises.

« Il est 11 h le soir. Il a eu une très longue journée. Il revient à la maison et il commence à cuisiner. Il n’a jamais commandé une pizza depuis que je le connais », ajoute sa femme Gurkiran Kaur Sidhu, à ses côtés pendant la préparation du repas.

Pendant l’entretien, Jagmeet Singh nous a cuisiné une de ses spécialités : « la poutine punjabi ». Il s’agit d’une recette qui allie des ingrédients du Punjab avec une touche bien canadienne : le fromage en grains St-Albert. Les arômes de la cuisine traditionnelle du Punjab lui rappellent les bons moments de son enfance et ses voyages dans sa famille là-bas. M. Singh est végétarien depuis l’université et ne consomme pas d’alcool.

— Avec Joël-Denis Bellavance, La Presse