Trois spécialistes analysent la performance des quatre chefs présents au débat.

Raphaël Pirro Raphaël Pirro
La Presse

Qui est le gagnant du débat ?

Alain-G. Gagnon

Professeur au département de science politique de l’Université du Québec à Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en Études québécoises et canadiennes

Le gagnant de ce premier débat est Andrew Scheer. Tout au long des échanges, il a gagné en crédibilité, surtout lorsque le temps est venu de discuter des enjeux socioéconomiques, linguistiques, fiscaux et, de façon moins convaincante toutefois, de la question constitutionnelle, alors que Yves-François Blanchet décida finalement de revêtir le manteau de chef de parti plutôt que de commentateur d’affaires publiques très au fait des dossiers.

Mireille Lalancette

Professeure agrégée en communication sociale à l’Université du Québec à Trois-Rivières et membre du Groupe de recherche en communication politique

Ceux qui se sont démarqués sont Trudeau et Singh, qui avaient un discours plus rassembleur. Trudeau était combatif et calme. Il a bien défendu son bilan malgré le tir groupé de ses adversaires. C’est lui qui avait tout à perdre lors de ce débat. Son langage non verbal était clair et il n’hésitait pas lors des réponses. Il a fait plusieurs fois référence aux valeurs québécoises. Sa finale était cependant moins convaincante. Singh a pu s’affirmer et démontrer qu’il maîtrise bien la langue française. Il a certainement surpris beaucoup de citoyens. Il était clair dans ses réponses et affirmé dès le début. Il aurait gagné à donner des exemples concrets de son approche. Il regardait aussi bien la caméra, ce qui peut créer un lien avec l’auditoire.

François Rocher

Professeur à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa depuis 2006, dont il assuma la direction de 2008 à 2013

Il n’y a eu ni gagnant ni perdant. Aucun n’a été poussé dans les câbles ni mis K.-O. Par contre, les grands gagnants sont les électrices et les électeurs qui ont peu suivi la campagne électorale jusqu’à présent. Cet événement a permis aux trois chefs qui n’ont pas fait la campagne de 2015 de mieux se faire connaître auprès de l’électorat. Yves-François Blanchet s’est défendu avec aplomb et a réussi à bien expliquer la pertinence du Bloc québécois à Ottawa. Andrew Scheer a eu l’occasion de préciser la position du Parti conservateur sur des questions comme l’avortement, l’aide médicale à mourir ou le soutien au secteur pétrolier. Jagmeet Singh s’est montré sous un visage aimable et posé. Il était celui qui avait la côte la plus abrupte à remonter pour se faire connaître de l’électorat.

Qui est le perdant ?

Alain-G. Gagnon

Le perdant est Justin Trudeau, qui a donné l’impression d’être un novice alors qu’il a occupé les plus hautes fonctions. Souvent sur la défensive, il n’a pas su mettre en valeur le bilan du gouvernement dans le domaine des changements climatiques, au chapitre des relations économiques avec les États-Unis et la Chine, ou encore lorsqu’il a été question d’expliquer la position de son gouvernement au sujet de la légalisation du cannabis ou de l’affaire SNC-Lavalin.

Mireille Lalancette

Scheer avait tout à gagner de ce débat, alors que le Parti conservateur aimerait ravir et conserver plusieurs circonscriptions au Québec. Néanmoins, le fait d’avoir répété ses lignes à chaque attaque de ses adversaires lui a certainement nui. Contrairement à Singh, Scheer n’est pas très à l’aise en français. Cela fait en sorte que le message passe moins bien. Il a aussi plusieurs expressions près de la langue de bois. Il était aussi étonnant qu’il n’ait pas attaqué Trudeau plus tôt à propos de SNC-Lavalin. Peut-être avait-il peur de choquer les Québécois. Blanchet était cohérent avec sa mission et la stratégie de communication politique de son parti. Il était cependant un peu trop pédagogique.

François Rocher

S’il n’y a pas eu de gagnant, il n’y a pas eu de perdant. Justin Trudeau était celui qui avait le plus à perdre, étant en tête dans les sondages au Québec. Il a fait l’objet de moins d’attaques que ce à quoi on aurait pu s’attendre. Et les attaques contre lui étaient toutes prévisibles, et il était bien préparé. Par contre, il était prompt à couper la parole à ses adversaires. Au début du débat, il s’adressait à Andrew Scheer en le tutoyant ou en le vouvoyant, parfois dans la même phrase. Il a pu perdre des points auprès de l’électorat francophone en affirmant que le nationalisme est un enjeu qui appartient au passé. Les autres chefs n’ont pas commis d’erreur.

Le débat aura-t-il un effet sur le déroulement de la campagne ?

Alain-G. Gagnon

Ce débat a permis à Jagmeet Singh de s’imposer sur plusieurs dossiers. Il a surpris par son audace et son charisme. Sa façon de cerner les questions politiques et sociales aura un effet très bénéfique sur le déroulement de la campagne.

Mireille Lalancette

La formule du face-à-face était très intéressante et a dynamisé le jeu. Les questions étaient incisives et basées sur des faits concrets, ce qui obligeait chacun des chefs à se positionner rapidement. Ils étaient cohérents avec les messages clés qu’ils veulent mettre de l’avant dans le cadre de la campagne. Par contre, les stratégies habituelles d’attaque des adversaires – « Ça va mal à cause de lui, ça ira mieux à cause de moi ! » – rendent l’exercice un peu redondant.

François Rocher

Il est trop tôt pour savoir si ce débat aura un effet sur la campagne. Cela dépendra de la manière dont chacun des chefs va critiquer les positions de ses adversaires avancées lors du débat. M. Scheer a confirmé qu’il n’entend pas lutter contre la croissance des émissions de gaz à effet de serre. M. Singh pourrait être perçu dans l’électorat anglophone comme trop sympathique au Québec. La position de M. Blanchet peut s’améliorer si on se dirige vers un gouvernement minoritaire, comme ce fut le cas sous M. Harper. Son argument sur les « gains du Québec » pourrait faire mouche. Les autres chefs vont continuer à lui reprocher d’alimenter inutilement la « chicane ». M. Trudeau paraît insensible à l’endroit de la différence québécoise, notamment en matière de laïcité et d’immigration.