Nous voici au 20e des 41 jours que doit durer la campagne. Jusqu’ici, les controverses n’ont pas manqué, même si les experts auraient préféré entendre les « vrais » enjeux. Les sondages, eux, sont au beau fixe. Bilan de mi-parcours.

Simon-Olivier Lorange Simon-Olivier Lorange
La Presse

Controverses qui tombent à plat

Les blackfaces de Justin Trudeau. La laïcité. Les péchés passés des candidats. L’avortement. Le mariage entre conjoints de même sexe. Autant d’enjeux qui n’étaient pas dans le plan des partis politiques, mais qui se sont invités dans la campagne, parfois même dans les minutes qui ont suivi son déclenchement. Les questions pointues des journalistes et l’embarras des chefs n’ont pas manqué, mais pourtant, l’aiguille des sondages n’a pratiquement pas bougé à l’échelle nationale. « Ce n’est pas une campagne qui suscite beaucoup d’engouement ni d’enthousiasme », constate Éric Montigny, directeur adjoint au département de science politique de l’Université Laval. « De façon générale, il n’y a pas d’enjeu fort qui s’est démarqué auprès de l’électorat. » Pour lui, les multiples controverses ont surtout freiné le « momentum » libéral, sans pourtant provoquer d’hémorragie.

L’environnement, mais encore ?

La présente campagne a ceci de particulier qu’elle oppose des partis qui se disent tous le champion de l’environnement. Mais, refrain connu, « il n’y a pas beaucoup de nouveaux engagements substantiels sur la table », remarque Annie Chaloux, professeure adjointe au département de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke. L’experte applaudit toutefois le fait que « c’est l’une des campagnes où on en parle le plus ». N’empêche, à ses yeux, les conservateurs « ne sont pas du tout dans la game », alors que le Nouveau Parti démocratique (NPD) est « très proactif » et que le Parti libéral a montré son « sérieux », notamment en recrutant Steven Guilbeault, cofondateur d’Équiterre. Malgré cela, Mme Chaloux cherche toujours le « plan concret » des libéraux pour faire du Canada un pays carboneutre en 2050, tout comme elle estime que l’oléoduc Trans Mountain constitue un boulet pour le parti. Éric Montigny se désole pour sa part de « beaucoup d’image, mais peu de fond » à cet égard chez M. Trudeau, qui est apparu à répétition derrière un lutrin vert toute la semaine dernière.

PHOTO ANDREW VAUGHAN, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Jagmeet Singh, chef du Nouveau Parti démocratique, lors d’une marche pour le climat à Victoria, en Colombie-Britannique, le 27 septembre

Les impôts avant les écolos

Malgré tous les efforts investis par les grands partis pour promouvoir la lutte contre les changements climatiques, ce sont (encore) les annonces à teneur économique qui volent la vedette. Un sondage Léger–Le Devoir publié au cours des derniers jours l’a de nouveau confirmé : 43 % des Canadiens soutiennent que « l’économie et les taxes » influenceront leur vote, loin, très loin devant les enjeux sociaux (19 %) et l’environnement (16 %). Les libéraux et les conservateurs l’avaient visiblement pressenti, annonçant respectivement des baisses d’impôt de 5,6 et 5,9 milliards de dollars, dans le but assumé d’attirer l’attention des familles de la classe moyenne. « Ce qui nous concerne le plus rapidement, c’est d’avoir plus d’argent dans nos poches, tandis que protéger l’environnement demeure intangible, analyse Annie Chaloux. C’est dommage, car chaque dollar investi permettra d’éviter beaucoup de problèmes et des coûts bien plus importants au cours des 10, 15 ou 20 prochaines années. »

PHOTO NATHAN DENETTE, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Andrew Scheer, chef du Parti conservateur

Le réveil du Bloc

Ne le comptez jamais pour mort. De l’avis de tous, le Bloc québécois mène jusqu’ici une campagne sans anicroche, enchaînant les annonces quotidiennes et les coups de gueule efficaces. Changement radical par rapport aux élections passées : le chef Yves-François Blanchet a mis la souveraineté en sourdine pour mieux se faire le porte-voix du gouvernement provincial, en l’occurrence la Coalition avenir Québec (CAQ), dont il cible à l’évidence l’électorat. Blanchet a défendu les compétences de la province dans de multiples domaines, a invité les chefs de partis fédéraux à se mêler de leurs affaires concernant la Loi sur la laïcité et a même affirmé qu’il n’était « pas contre » le troisième lien dans la région de Québec. La stratégie semble porter ses fruits, puisque le Bloc se maintient au deuxième rang dans les intentions de vote au Québec et a même pris la tête chez les francophones.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Yves-François Blanchet, chef du Bloc québécois

Les fameux sondages

Si vous voulez vivre des frissons, tenez-vous loin des sondages nationaux. Les chiffres sont au beau fixe depuis la fin du mois d’août, avec les libéraux et les conservateurs au coude-à-coude, avec chacun un tiers des intentions de vote. Derrière, le NPD semble coincé entre 10 et 15 %, et les verts, plus près de la dizaine de points. Mais au-delà de ces données se cachent des tendances régionales, prévient Claire Durand, professeure de sociologie à l’Université de Montréal et experte des sondages. « Au Québec, le Bloc a un peu monté et le Parti libéral et les conservateurs sont en descente ; en Ontario, les libéraux montent, en Colombie-Britannique aussi. Mais on parle de 2 ou 3 points par-ci, par-là. » Selon Mme Durand, seules les élections générales de 2000 ont vu les sondages stagner pendant toute une campagne. Tout est donc encore possible puisque, selon elle, ce sont les deux dernières semaines qui font le plus bouger l’opinion populaire.

Bougie d’allumage

Déplorant une campagne « négative » au cours de laquelle les chefs passent bien plus de temps à s’en prendre à leurs vis-à-vis plutôt qu’à miser sur eux-mêmes, Éric Montigny estime que les trois débats pourraient avoir l’effet d’une bougie d’allumage. La première joute, une formule face-à-face à quatre, est organisée par TVA mercredi. Les deux autres, l’une en français et l’autre en anglais, mettront aux prises les six principaux chefs la semaine prochaine. « La pression va être très forte, surtout dans celui en anglais », prédit le politologue. Il s’agira de la dernière chance pour Elizabeth May, Jagmeet Singh et Andrew Scheer de se démarquer dans la langue qu’ils maîtrisent le mieux. On peut présumer que M. Singh comptera tout particulièrement sur ce tremplin, lui qui « a démontré des talents de campaigner », quoi qu’en disent les sondages, selon M. Montigny. Le chef néo-démocrate avait d’ailleurs marqué des points lors du débat à trois en début de campagne contre Mme May et M. Scheer. « C’est le début de la campagne ! », résume notre expert.

PHOTO DAVE CHIDLEY, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Elizabeth May, cheffe du Parti vert