D’un côté, Ottawa a rétabli le questionnaire long du recensement, nommé une scientifique en chef et redonné aux scientifiques leur liberté d’expression. Mais de l’autre, les effectifs scientifiques et le financement de la recherche ont fait du surplace. Bilan scientifique en demi-teinte du gouvernement Trudeau.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Fin de la censure

« Avec le nouveau gouvernement libéral, tout de suite, on a vu des changements, les scientifiques ont recommencé à être consultés », explique Debi Daviau, présidente de l’Institut professionnel de la fonction publique du Canada (IPFPC). « On a pu enchâsser dans les conventions collectives la liberté pour les scientifiques du gouvernement de parler de leurs travaux. » À titre d’exemple, Mme Daviau donne le cas de Kristina Miller, biologiste de Pêches et Océans Canada qui n’avait pas pu donner d’entrevues à propos d’une étude dont elle était coauteure, parue dans Science en 2011. L’étude avait découvert qu’une mystérieuse maladie frappant les saumons du Fraser était liée à l’expression de gènes du système immunitaire. Les auteurs avaient avancé que ces gènes pouvaient être affectés par des élevages de saumon. La raison officielle du musellement de Mme Miller, qui est toujours à Pêches et Océans, était son rôle d’experte-conseil d’une commission d’enquête sur l’épidémie. Mais les choses ne sont pas encore parfaites, selon Mme Daviau : il faudrait accélérer le processus d’approbation des voyages des scientifiques gouvernementaux pour des conférences ou des réunions de comités d’évaluation par les pairs (peer review) de revues scientifiques.

Recensement restauré

Lors du recensement de 2011, le gouvernement de Stephen Harper avait remplacé le questionnaire long obligatoire par un questionnaire plus court et facultatif, invoquant la protection de la vie privée. Les conservateurs estimaient que Statistique Canada avait suffisamment de données avec l’Enquête nationale sur les ménages, dont le taux de réponse était plus faible que celui du recensement (moins de 70 % contre plus de 95 %). « On a eu une forte mobilisation sur la question du questionnaire long », explique Lyne Sauvageau, présidente de l’Acfas, un organisme voué à l’avancement des sciences au Québec. « Le rétablissement du questionnaire long pour le recensement de 2016 a été salué partout. »

Financement insuffisant

Malgré ces changements, la grogne reste. « Pourquoi les scientifiques canadiens font-ils de la politique ? », titrait la revue Nature en avril dans un article sur le manque de financement.

Le gouvernement Trudeau a commandé le rapport Naylor sur le financement de la science. Le rapport est arrivé en 2017, mais il n’y a eu qu’une augmentation subséquente des subventions de recherche, qui n’ont pas atteint les recommandations du rapport.

Lyne Sauvageau, présidente de l’Acfas

Debi Daviau, de l’IPFPC, rapporte quant à elle que le budget de recherche et développement interne au gouvernement est inférieur de 455 millions à celui de 2012-2013. « On semble préférer attirer des vedettes de l’étranger, avec des chaires de recherche Canada 150 du CRSNG [Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada], qui sont 25 fois plus importantes que la subvention moyenne », déplore Geoffrey Wasteneys, biologiste de l’Université de Colombie-Britannique et président de Plant Canada, un regroupement de scientifiques. « Pendant ce temps, on augmente trop lentement les subventions du CRSNG à la recherche fondamentale, de 44 à 90 millions d’ici 2021. » Tarik Möröy, biochimiste à l’Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM) et président de la Société canadienne pour les biosciences moléculaires, ajoute que les ajustements pour frais administratifs et d’infrastructures sont restés beaucoup trop bas, à 20 % des subventions, alors qu’ils devraient représenter entre 40 % et 100 %. « Il est clair que le Canada traîne de la patte en R & D parmi les pays de l’OCDE », dit M. Möröy.

Climat

Alors que le gouvernement Trudeau martèle ses préoccupations environnementales, l’un des secteurs scientifiques qui crient famine est le climat. C’est du moins ce qu’avance un rapport publié en juin par Evidence for Democracy, une ONG fondée en 2012 pour protéger la science canadienne. « Plusieurs climatologues ont quitté le Canada faute de financement et d’infrastructures », affirme Katie Gibbs, directrice d’Evidence for Democracy. « En 2017-2018, la seule enveloppe de subventions réservée aux recherches climatiques a été abolie. Ce n’était pas tant que ça, 7 millions par année, mais c’était symbolique. Ça nous a beaucoup surpris vu l’engagement public du gouvernement Trudeau envers le climat. » Le rapport était basé sur des entrevues avec 84 climatologues. Mme Gibbs cite également des stations de recherche d’Environnement Canada, notamment sur l’ozone, qui ont dû être fermées faute de chercheurs. Debi Daviau, de l’IPFPC, déplore également des lacunes dans l’infrastructure climatique, notamment des ordinateurs capables de soutenir des programmes d’intelligence artificielle pour améliorer les prévisions à long terme.

Évolution du budget (en millions de dollars) des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) et du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie (CRSNG) avant et durant le gouvernement Trudeau

En 2009

IRSC : 930 millions

CRSNG : 1000 millions

En 2011

IRSC : 950 millions

CRSNG : 1040 millions

En 2013

IRSC : 950 millions

CRSNG : 1025 millions

En 2015

IRSC : 975 millions

CRSNG : 1075 millions

Sources : Institut professionnel de la fonction publique du Canada, Nature

Évolution du nombre de fonctionnaires scientifiques (équivalents temps complet) avant et sous le gouvernement Trudeau

2005-2006 : 35 102

2015-2016 : 33 925

2017-2018 : 36 317

2019-2020 : 36 100

Sources : Institut professionnel de la fonction publique du Canada, Nature