Nul doute que les images de Justin Trudeau arborant le blackface feront le tour des réseaux sociaux et des écrans de télévision un certain temps encore, abîmant son image au passage. Jusqu’à quand, exactement ? Tout dépend de la stratégie que décide d’adopter le Parti libéral, ont avancé trois experts en gestion de crise joints par La Presse.

Raphael Pirro Raphael Pirro
La Presse

« Le Parti avait anticipé la chose  »

Les spécialistes s’accordent sur un point central : le plus tôt cette histoire deviendra chose du passé, le mieux ce sera pour Justin Trudeau et son équipe. L’idée de s’excuser dès la publication de la première photo était la chose à faire, suggèrent-ils. « Ce que je décode de cette approche, c’est que de toute évidence, le Parti avait anticipé la chose », affirme le spécialiste Guy Versailles, qui a une longue expérience dans le domaine. « Il n’a pas été pris au dépourvu, parce que sa réaction a été immédiate. Je ne vois pas quelle autre approche [Justin Trudeau] pouvait prendre. » Le stratège en communication Louis Aucoin abonde dans le même sens. « S’il avait tenté de se justifier, il aurait nourri l’opposition, ce qui l’aurait forcé à s’excuser par usure. En prenant l’initiative de s’excuser aussi tôt, il est allé directement à la fin de la crise. Peu importe ce que les gens pensent de la situation, on ne pourra pas lui tenir rigueur longtemps pour une histoire pour laquelle il s’est déjà excusé. »

Une image à reconstruire

Pour Philippe Gervais de Navigator, entreprise spécialisée en gestion de crise – ou « gestion de réputation », selon les termes que M. Gervais préfère – il reste tout de même un travail de reconstruction d’image à faire si les libéraux veulent survivre aux élections. « C’est une personne qui a bâti sa réputation sur certains piliers, dit-il. Un de ces piliers, c’est l’ouverture et le multiculturalisme. Les images qui sont sorties depuis mercredi viennent un peu ébranler ce pilier-là. » Selon lui, le Parti libéral devrait donner la parole à des gens qui ont travaillé assez près de Justin Trudeau pour pouvoir le défendre de façon crédible. « Il pourrait se présenter avec des gens qui ont travaillé avec lui, qui connaissent le fond de sa personne, et qui auraient la légitimité requise pour le défendre publiquement sur ses valeurs. »

Changer la trame narrative

Pour Guy Versailles, l’important est d’en parler le moins possible. « Si j’étais lui, je continuerais à faire campagne, je continuerais à m’excuser, et je m’organiserais pour ne pas faire d’annonces trop importantes dans les prochains jours parce qu’elles risquent d’être noyées dans cette affaire », estime-t-il. « Si j’étais au Parti libéral, je considérerais que l’histoire est close, suggère Louis Aucoin. Je réviserais le calendrier des annonces pour changer la trame narrative des médias. » Le spécialiste propose même la contre-attaque : « Si le Parti libéral détient des informations qui permettraient de remettre en question le jugement d’Andrew Scheer, il devrait les sortir le plus rapidement possible. »

« Le feu est bien pris »

Pour les adversaires de Justin Trudeau, « la meilleure stratégie est de le laisser se dépêtrer seul, de le laisser creuser sa propre tombe, indique Philippe Gervais. Ils n’ont pas besoin de jeter de l’huile sur le feu, parce que le feu est bien pris. » Aucun chef de parti n’a osé accuser Justin Trudeau de racisme. L’attaquer sur ce terrain comporterait même des risques, prévient M. Gervais. Par contre, « si d’autres images sont en route et que l’on compte les sortir au compte-gouttes, alors ça pourrait faire très mal au Parti libéral ». « Je suis sûr qu’il y a un gros exercice de mémoire qui s’est fait dans la tête de Justin Trudeau ces derniers jours, dit Louis Aucoin. Si j’étais lui, je revisiterais tous les moments où je me serais déguisé, et j’en parlerais à mon équipe pour que l’on puisse trouver une stratégie. » Cependant, pas question de les sortir soi-même. « Je vivrais avec un angle mort plutôt que de faire un accident », dit-il.

Patience

Parfois, en situation de crise, une fois les excuses prononcées, la patience (ou l’endurance) reste la meilleure ressource, selon les trois spécialistes. Guy Versailles en a vu d’autres. « Des fois, quand la tempête est trop forte, à un moment donné, tu fermes les écoutilles, et tu attends que ça passe », dit-il. Même son de cloche chez Louis Aucoin. « Finalement, si j’étais au Parti libéral, je m’enfoncerais la tête dans les épaules et je laisserais passer la tempête », dit-il.