Le premier ministre du Québec François Legault sait pertinemment qu’il ne rame pas à contre-courant quand il presse les chefs des partis politiques fédéraux à s’engager à ne pas contester la Loi sur la laïcité de l’État québécois devant les tribunaux.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Une majorité de Québécois (63 %) appuient cette loi qui interdit le port de symboles religieux aux employés de l’État en position d’autorité, y compris les enseignants, démontre un sondage Ispos mené pour le compte de La Presse et le réseau Global. Et si certains croyaient qu’il existe un fort clivage entre les Québécois et le reste du Canada sur cette épineuse question, le sondage démontre qu’il n’en est rien.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

François Legault, premier ministre du Québec

Près de la moitié (48 %) des 2562 Canadiens interrogés par la firme Ipsos (dont 1004 répondants au Québec) se disent favorables à une loi provinciale qui aurait pour effet de restreindre ou retirer le droit pour les employés de l’État de porter des vêtements et symboles religieux lorsqu’ils sont au travail, tandis que 52 % s’y opposent.

Évidemment, l’appui important des Québécois fait grimper la moyenne nationale. Mais il n’en demeure pas moins qu’à l’extérieur des frontières du Québec, l’appui à une telle mesure s’élève à 53 % en Saskatchewan et au Manitoba, à 45 % en Alberta, mais tombe à 43 % en Colombie-Britannique et à 42 % en Ontario. Aucune autre province n’a toutefois manifesté l’intention d’emboîter le pas au Québec.

François Legault utilise donc à profusion – et à son avantage – le rapport de forces que la dynamique politique de la présente campagne électorale lui a donné alors que le Québec et ses 78 sièges suscitent une vive convoitise chez toutes les formations politiques.

Déjà en janvier, après une rencontre avec son homologue fédéral à Sherbrooke, le premier ministre du Québec avait évoqué ce rapport de forces qu’il voyait poindre à l’horizon pour forcer la main à ceux qui aspirent à gouverner le pays.

Les libéraux de Justin de Trudeau doivent obligatoirement faire des gains au Québec pour compenser les pertes de sièges ailleurs et obtenir un second mandat majoritaire. Les conservateurs d’Andrew Scheer doivent doubler le nombre de sièges qu’ils détiennent dans la province pour espérer ravir le pouvoir aux libéraux. Les néo-démocrates de Jagmeet Singh doivent conserver une partie des 14 sièges qu’il leur reste au Québec pour éviter une déroute nationale, tandis que les bloquistes d’Yves-François Blanchet caressent le rêve d’une renaissance du parti souverainiste en augmentant sa députation à la Chambre des communes aux dépens des partis fédéralistes.

Il se trouve aussi que M. Legault est le seul, parmi tous les premiers ministres des provinces, à se retrouver dans une situation aussi enviable. En Ontario, le premier ministre Doug Ford, impopulaire en raison des coupes imposées par son gouvernement, se fait des plus discret depuis le début de la campagne à la demande des conservateurs fédéraux.

En Alberta, le premier ministre Jason Kenney multiplie les attaques contre les libéraux fédéraux, mais sa province vote majoritairement du même bord sur la scène fédérale depuis les temps immémoriaux, et cela ne va pas changer aux élections du 21 octobre. Quant aux autres provinces, elles ne détiennent pas suffisamment de sièges à la Chambre des communes pour justifier une campagne de séduction assidue comme celle qui vise le Québec, hormis peut-être la Colombie-Britannique.

En dévoilant sa liste de demandes mardi à Québec, qui comprend aussi l’instauration d’une déclaration d’impôts unique, des pouvoirs accrus en matière d’immigration et l’application de la loi 101 aux entreprises de compétence fédérale établies en territoire québécois, François Legault se prépare à une collision frontale avec Ottawa, si les libéraux sont reportés au pouvoir le mois prochain.

Car Justin Trudeau, en plus d’ouvrir toute grande la porte à une contestation fédérale de la Loi sur la laïcité, a déjà opposé une fin de non-recevoir à l’idée de confier au Québec le traitement d’une déclaration d’impôts unique et à celle de soumettre les entreprises dont les activités sont de compétence fédérale à la loi 101. La seule ouverture des libéraux touche le dossier de l’immigration. À l’inverse, le Parti conservateur accepte les principales demandes de François Legault, à l’exception de l’application de la loi 101. De son côté, le NPD est réfractaire à la demande d’une déclaration d’impôts unique.

D’aucuns s’attendent que les demandes du premier ministre du Québec alimentent certaines des questions qui seront posées durant les débats des chefs en français. Le premier débat en français, organisé par TVA, aura lieu le 2 octobre et mettra aux prises seulement quatre leaders (Justin Trudeau, Andrew Scheer, Jagmeet Singh et Yves-François Blanchet. Le deuxième, organisé par la Commission des débats des chefs, aura lieu le 10 octobre et la leader du Parti vert Elizabeth May et le chef du Parti populaire du Canada Maxime Bernier auront aussi droit à un lutrin.

Les risques de faux pas seront donc élevés. « Quand on parle d’un enjeu aussi émotif que la laïcité ou encore l’immigration, par exemple, c’est très facile de glisser sur une pelure de banane. Ce sont des enjeux très émotifs et c’est durant une campagne électorale que les émotions sont les plus élevées. Donc, c’est très facile de faire un petit glissement, de faire un lapsus qui peut coûter cher », note Sébastien Dallaire, directeur général d’Ipsos Québec.

Toutefois, le sondage d’Ipsos montre que le dossier de la laïcité n’est pas l’enjeu qui préoccupe le plus les Québécois, en ce début de campagne. Les soins de santé (35 %) la lutte contre les changements climatiques (34 %), les taxes et les impôts (25 %) et l’économie (25 %) font partie de la liste des enjeux les plus importants pour les électeurs de la Belle Province.

M. Dallaire souligne que sur ces enjeux prioritaires, le Parti libéral du Canada se démarque du Parti conservateur, apparaissant comme le plus en mesure de s’y attaquer.

« L’enjeu qui est le plus porteur au Québec est la question des changements climatiques. Avec la marche pour le climat attendue la semaine prochaine à Montréal, c’est un enjeu important. C’est d’ailleurs au Québec que cet enjeu est le plus porteur, par une marge importante », souligne-t-il.

Mais le premier ministre François Legault pourrait fort bien utiliser son rapport de forces pour qu’il en soit aussi autrement.

Méthodologie 

Les résultats présentés dans ce rapport sommaire sont issus d’un sondage d’Ipsos tenu pour le compte de Global News et La Presse, du 11 au 13 septembre 2019. Un total de 2562 Canadiens et Canadiennes de plus de 18 ans et éligibles à voter lors de la prochaine élection ont pris part à ce sondage. De ce nombre, 2062 entrevues ont été complétées via panel Internet et 500 autres ont été réalisées par téléphone. Une pondération a été appliquée à l’échantillon total en fonction de l’âge, du sexe, de la région, du niveau d’éducation et de la langue maternelle pour assurer que la composition de l’échantillon final soit représentative de la population adulte du Canada selon les données du recensement de Statistique Canada. Puisque la portion internet de l’échantillon n’est pas considérée probabiliste, Ipsos n’applique pas de marge d’erreur globale àce sondage.