(Vancouver) L’élection d’un gouvernement minoritaire libéral serait le scénario idéal aux yeux de Jody Wilson-Raybould – enfin, presque : il faudrait élire un gouvernement minoritaire libéral au pays ET une députée indépendante à Vancouver (elle). Car l’ex-ministre refuse que Justin Trudeau ait signé l’arrêt de mort de sa carrière à Ottawa.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

Dans le local de la candidate, rue Granville, partout, des affiches : « Réélisez Jody Wilson-Raybould ». Des œuvres d’art autochtones. Des photos d’elle, de sa famille. Et pas un, mais bien deux exemplaires d’elle et de sa collègue Jane Philpott à la une du magazine Macleans de mai 2019.

Les derniers mois ont été éreintants pour l’ancienne ministre de la Justice et procureure générale, qui a été au cœur de l’affaire SNC-Lavalin – elle a d’ailleurs récemment rencontré la GRC pour discuter de possible ingérence politique dans cette affaire, révélait hier le Globe and Mail. Hier encore, le coup d’envoi à la campagne à peine donné, Justin Trudeau a été questionné sur l’histoire.

Du côté de Vancouver-Granville, « les gens ne me parlent pas de la compagnie, du détail de ce qui s’est joué, mais une majorité de gens me parlent d’éthique et d’intégrité, et de l’importance de faire de la politique autrement. Les gens me remercient pour cela ; ils sont reconnaissants », affirme Mme Wilson-Raybould.

La candidate désormais indépendante, qui a fait le plein de notoriété au fur et à mesure qu’elle défrayait la chronique – « tout le monde me connaît, on ne peut faire la une des journaux pendant des semaines sans que ça ait cet effet », a bon espoir de l’emporter le 21 octobre dans sa circonscription.

À l’échelle nationale, c’est un gouvernement minoritaire qu’elle souhaiterait. Lequel ? « Je me suis présentée comme candidate libérale. Je suis une progressiste. Je me suis jointe au Parti libéral parce que j’adhérais à la vision sur l’égalité, l’inclusion, la justice sociale. Je n’ai pas changé », se contente-t-elle d’offrir en guise de réponse.

Elle se défend bien d’avoir quoi que ce soit à voir avec la dégringolade des libéraux dans les intentions de vote.

Je n’ai rien fait au Parti libéral. Rien du tout. Si des gens disent le contraire, c’est leur affaire.

Jody Wilson-Raybould

Et si elle a décidé de briguer à nouveau les suffrages, c’est parce qu’elle considère qu’elle a « encore des choses à offrir ».

Aussi un peu, peut-être, pour défier celui qui l’a dépouillée du droit de se représenter pour le PLC. « Ce n’est pas parce que le premier ministre a décidé unilatéralement de me chasser du caucus que ma carrière de politicienne fédérale est terminée, qu’un individu peut décider de cela », lâche l’élue sortante âgée de 48 ans.

Jody ou le parti ?

« Oh, on est en territoire Jody, ici », lâche Taleeb Noormohamed en tournant les talons, sourire aux lèvres.

Il faut dire que l’entrepreneur de 42 ans, qui a été investi candidat libéral à la mi-août, est aux prises avec une situation particulière : lorsque son équipe lui indique où cogner, c’est en se fiant à la « libéraliste », cette base de données qui identifie les sympathisants… or, certains veulent rester fidèles à Jody Wilson-Raybould, d’autres au parti.

« Ce qui est important, c’est de se souvenir que Vancouver-Granville a élu un candidat libéral », plaide dans un français fort respectable ce natif d’Ottawa. « Ma responsabilité, c’est de poursuivre la tradition d’avoir une voix progressiste à Ottawa pour le comté », souligne M. Noormohamed.

PHOTO MÉLANIE MARQUIS, LA PRESSE

Le candidat libéral dans Vancouver-Granville, Taleeb Noormohamed

Il ne dira aucun mal de sa rivale indépendante, avec qui il n’a « jamais » parlé, car il « ne dit rien de négatif au sujet de qui que ce soit ». Le candidat considère par ailleurs que l’affaire SNC-Lavalin, qui a paralysé le Tout-Ottawa pendant des semaines, est un enjeu « qui intéresse les journalistes, mais pas les gens ici ».

Une courte séance de porte-à-porte donne raison à Taleeb Noormohamed. L’échantillon n’est absolument pas représentatif, mais les personnes qui répondent à leur porte en ce mardi ensoleillé évoquent le logement abordable et l’environnement, a pu constater La Presse. Là-dessus, les conservateurs n’ont « rien fait » en 10 ans au pouvoir, dit le libéral.

L’équipe de campagne du conservateur qui se présente dans Vancouver-Granville, Zach Segal, a décliné la demande d’entrevue de La Presse. « Il est occupé à faire campagne », a argué sa directrice de campagne dans un courriel en fournissant une déclaration écrite attribuée au candidat.

Une division du vote ?

La candidate néo-démocrate Yvonne Hanson ne pense pas que le conservateur « fera un gros score, car son parti n’a rien fait pour s’attaquer à la crise du logement », et elle croit que les libéraux sont « très certainement les plus menaçants dans la circonscription ». Rien à craindre non plus sur le plan de la division du vote, plaide la jeune femme de 24 ans.

Elle-même a des soucis plus importants : « On a beaucoup de retard à rattraper ici. Des sondages nous placent derrière les verts, ça me déplaît évidemment », regrette-t-elle en marge d’une manifestation citoyenne pour réclamer la construction de davantage de logements sociaux.

Sur la question de la division du vote, Jody Wilson-Raybould partage le même avis. « Je ne sais pas ce qui va arriver entre aujourd’hui et le 21 octobre, beaucoup de choses peuvent changer, mais ici, cet argument voulant qu’il y aura division du vote est un faux argument. C’est un progressiste qui va être élu dans cette circonscription », prédit-elle.

La course dans Vancouver-Granville sera sans aucun doute suivie de près, à plus forte raison par les libéraux.

Une lutte féroce

La lutte s’annonce féroce dans la province bordée par l’océan Pacifique – la troisième en importance au pays pour le nombre de sièges (42), après l’Ontario (121) et le Québec (78). Et cette fois, la Colombie-Britannique pourrait faire durer le suspense. Aux élections de 2015, les résultats n’avaient pas encore commencé à sortir que déjà, la victoire des troupes libérales était annoncée. Il est d’ores et déjà certain que le sort de l’oléoduc Trans Mountain, qui fait couler de l’encre depuis des années, reviendra dans l’actualité pendant la campagne. D’une part, la Cour d’appel fédérale a récemment annoncé qu’elle entendrait des contestations autochtones et signalé que le verdict tomberait toutefois rapidement. Et donc, d’autre part, les travaux pourraient commencer cet automne. Le chef néo-démocrate Jagmeet Singh, qui tente de se faire réélire dans la circonscription de Burnaby-Sud, est opposé au projet d’agrandissement.

Trudeau en Colombie-Britannique

Justin Trudeau a donné le coup d’envoi à sa campagne en Colombie-Britannique avec un rassemblement dans la circonscription de Vancouver Kingsway. Dans un bref discours, il a plaidé que les Canadiens auraient à choisir le 21 octobre entre « un meilleur avenir pour tous » sous les libéraux et « les coupures et l’austérité » sous les conservateurs. À l’extérieur, des opposants au projet d’oléoduc Trans Mountain scandaient « Hey hey, ho ho, Trudeau, Trans Mountain has got to go ». En début de journée, à Ottawa, le chef libéral s’était défendu d’avoir choisi la Colombie-Britannique comme première escale dans un geste de défi à l’intention de son ancienne ministre Jody Wilson-Raybould, qui se présente comme indépendante dans une autre circonscription de Vancouver. Il a rappelé qu’en 2015, on lui avait reproché, à l’inverse, de n’être pas rentré dans la capitale fédérale quand la campagne a été déclenchée. « C’est pour ça que je suis content d’aller à Vancouver, mon deuxième chez-moi, pour lancer la campagne », a-t-il déclaré. — avec Fanny Lévesque, à Ottawa