(Ottawa) Depuis vendredi, la chef du Parti vert, Elizabeth May, est rouge de colère. Elle digère très mal la décision du réseau TVA de l’exclure du premier débat de la campagne électorale qui pourrait être déclenchée par le premier ministre Justin Trudeau dès jeudi.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

La tenue de ce Face à Face le 2 octobre a été annoncée vendredi après que Justin Trudeau eut confirmé sa présence. Au départ, la date du 16 octobre avait été proposée par TVA, mais les stratèges libéraux ont rejeté cette proposition au motif que le débat aurait eu lieu cinq jours avant le jour J, soit beaucoup trop près de la date du scrutin du 21 octobre.

Outre Justin Trudeau, le chef du Parti conservateur, Andrew Scheer, le chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), Jagmeet Singh, et le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, ont reçu leur carton d’invitation. Le chef du Parti populaire du Canada, Maxime Bernier, n’a pas été invité lui non plus. Résultat : le débat à TVA, sans Elizabeth May, sera une affaire d’hommes.

« Il est choquant de constater qu’au moment où les verts performent très bien dans les sondages au Québec, TVA exclut le Parti vert du Canada de son débat », a tonné Elizabeth May en apprenant cette décision.

PHOTO COLE BURSTON, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

La chef du Parti vert du Canada, Elizabeth May, lors d’un événement sur le climat à Toronto, mardi dernier

Mme May pourra participer aux deux affrontements organisés par la Commission des débats des chefs avec les quatre autres chefs. Le premier, en anglais, aura lieu le lundi 7 octobre, tandis que le deuxième, en français, est prévu le jeudi 10 octobre. 

Le réseau TVA, qui ne fait pas partie du consortium des médias qui organise les débats avec la nouvelle commission, justifie sa décision en disant qu’il invite seulement les chefs des partis qui sont représentés au Québec.

En tout, Justin Trudeau participera à trois débats, deux en français et un en anglais. Il a écarté l’idée de prendre part à deux autres affrontements en anglais (celui de Maclean’s/CityTV jeudi, et celui de l’Institut Munk le 1er octobre) – une décision qui pourrait provoquer un ressac dans le reste du Canada. Le Parti conservateur, lui, n’attendra pas le signal de départ du premier ministre pour lancer les hostilités. Le chef conservateur Andrew Scheer lancera la campagne de son parti dès demain midi à Trois-Rivières.

Pour forcer le réseau TVA à revenir sur cette décision « scandaleuse » qui « porte atteinte à la démocratie », Elizabeth May a exhorté les chefs des autres partis à boycotter ce débat tant qu’elle n’aura pas reçu son carton d’invitation. Si ces derniers se montrent sympathiques à sa cause, du moins publiquement, ils n’ont pas l’intention de donner suite à sa requête. En ce qui les concerne, cette décision revient au réseau de télévision.

Dans l’intervalle, le Parti vert a lancé une pétition en ligne. « Les élections représentent un fondement-clé de notre démocratie. En conséquence, le réseau TVA, un réseau majeur national francophone, ne peut s’octroyer le droit unilatéral de réécrire les règles mises en place pour assurer l’information la plus complète aux électeurs », affirme-t-on sur le site internet du parti.

Depuis au moins 12 mois, le Parti vert a vu ses appuis grimper dans les intentions de vote à l’échelle du pays, à la fois sur la scène fédérale et sur la scène provinciale.

Sur la scène provinciale, le Parti vert a réussi à former l’opposition officielle pour la première fois dans une assemblée législative au pays lors des élections provinciales à l’Île-du-Prince-Édouard au printemps. Le Parti vert a fait élire trois députés au Nouveau-Brunswick aux élections provinciales de septembre 2018, tandis qu’en Colombie-Britannique, le gouvernement minoritaire du NPD se maintient au pouvoir grâce à l’appui du Parti vert.

Sur la scène fédérale, le Parti vert a terminé la dernière session parlementaire en arrachant la circonscription de Nanaimo-Ladysmith au NPD lors d’une élection partielle, doublant du coup les effectifs du parti à la Chambre des communes.

Et en août, le député de Longueuil–Saint-Hubert, Pierre Nantel, a quitté le NPD pour briguer les suffrages en portant la bannière du Parti vert. Selon l’agrégateur de sondages de la CBC, le Parti vert chaufferait le NPD à l’échelle nationale, et les deux partis seraient au coude à coude au Québec. De toute évidence, le Parti vert représente une menace pour les libéraux de Justin Trudeau, pour les néo-démocrates de Jagmeet Singh et même pour le Bloc québécois d’Yves-François Blanchet.

Au cours des derniers jours, Yves-François Blanchet a multiplié les attaques contre la leader du Parti vert sur les médias sociaux. « Les Verts de @ElizabethMay nous trimbalent de surprise en surprise : une position comparable aux Conservateurs sur les sables bitumineux, puis en accord sur la possible ouverture du débat sur le droit des femmes à l’avortement. Rien de ça au @BlocQuebecois. Alors partageons… », a-t-il écrit hier sur son compte Twitter. Dimanche, le chef bloquiste a dénoncé la position de Mme May à propos de la Loi sur la laïcité adoptée par l’Assemblée nationale.

En menant une bonne campagne alors que la question de la lutte contre les changements climatiques s’imposera comme un thème incontournable, le Parti vert d’Elizabeth May pourrait s’attirer la sympathie des jeunes électeurs qui ont permis à Justin Trudeau de passer de la troisième place à la première en 2015. Elle n’aurait qu’à rappeler certaines décisions controversées du gouvernement Trudeau, notamment l’achat de l’oléoduc Trans Mountain pour la somme de 4,5 milliards de dollars.

En faisant froidement des calculs politiques, l’absence de Mme May du débat à TVA doit faire l’affaire des libéraux de Justin Trudeau.

Les libéraux misent sur des gains au Québec aux dépens du NPD afin de compenser la perte éventuelle de sièges ailleurs au pays, notamment dans les provinces atlantiques et dans l’Ouest. Mais le Parti vert pourrait jouer les trouble-fête s’il reprend une partie des appuis du NPD au Québec.

Pendant de nombreuses années, le Parti libéral du Canada se portait bien quand la question de l’unité nationale était un enjeu et que le Bloc québécois tirait son épingle du jeu. Sur le respirateur artificiel durant le règne tumultueux de Martine Ouellet, le Bloc pourrait faciliter la cause des libéraux au Québec s’il réussit à s’imposer et à provoquer des luttes à trois dans plusieurs circonscriptions. Yves-François Blanchet aura du temps d’antenne pour le faire – il participera aux trois débats des chefs, alors qu’Elizabeth May, elle, agira comme spectatrice pour le premier affrontement qui pourrait donner le ton au reste de la campagne.