Les nombreuses luttes à trois ou quatre dans la campagne fédérale rendent très difficile le travail des sondeurs. L’une des principales énigmes est le comportement des indécis. S’agit-il d’électeurs qui n’ont vraiment pas encore pris leur décision ? De gens qui cachent leur jeu ? De fiers partisans déçus de leur parti ? Ou simplement des gens qui n’iront pas voter ?

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Des sondages difficiles à interpréter

Le résultat des élections de lundi est « extrêmement difficile à prévoir », selon Claire Durand, sociologue de l’Université de Montréal qui est spécialiste des sondages. « On voit une diminution du nombre d’indécis, mais les électeurs qui pensent voter pour les deux principaux partis sont moins certains de leur choix. » Les luttes à trois, quatre ou même cinq compliquent l’évaluation du nombre de sièges que remportera chaque parti. « Avec les deux principaux partis à égalité, et les deux suivants à égalité aussi, avec le Bloc qui remonte au Québec, le moindre point de pourcentage qui bouge peut se traduire par 25, 50 sièges de plus ou de moins. C’est la pire situation pour les agrégateurs de sondages qui tentent de faire une carte électorale. Les sondages régionaux contiennent des erreurs énormes. » Quelques constantes permettent tout de même d’y voir plus clair, selon Mme Durand. « Le vote conservateur est généralement sous-estimé, et le vote libéral au Québec aussi. L’appui à certains partis est souvent surestimé, notamment le Bloc, le NPD et surtout les verts. »

Sept catégories d’indécis

Les indécis ont été classés par diverses études dans plusieurs catégories. « Il y a des gens plus influençables, moins informés, souvent moins instruits », dit Seth Hill, politologue de l’Université de Californie à San Diego qui a publié une étude sur la participation électorale des indécis, en 2017, dans la revue Electoral Studies. « Il y a des indépendants qui se font une idée nouvelle à chaque campagne électorale. Il y a ceux qui hésitent sur le plan affectif entre divers candidats, divers partis. Il y a ceux qui n’aiment pas mettre tous leurs œufs dans le même panier. Il y a les partisans qui ont des difficultés avec certaines des nouvelles positions de leur parti. Il y a les situations où plusieurs partis correspondent aux préférences économiques d’un électeur. Et il y a les vrais indécis, des gens qui n’arrivent jamais à faire un choix rapidement dans la vie. »

À propos des électeurs pivots

Les études sur les indécis se concentrent aux États-Unis sur les « électeurs pivots », les swing voters. « Comme nous avons seulement deux partis présidentiables, un électeur indécis passe de l’un à l’autre, donc il pivote, explique Seth Hill. C’est une image qui rend le concept moins fade. » Une distinction importante est que la catégorie américaine inclut aussi les électeurs dont le choix est arrêté mais fragile, selon William Mayer, politologue de l’Université Northeastern à Boston qui a publié un livre sur le sujet en 2008. « Ce sont des électeurs très importants pour les partis, dit M. Mayer. Les algorithmes qui ciblent les médias sociaux vont les viser en priorité. » Tout comme au Canada, les « électeurs pivots » américains sont moins instruits et s’intéressent moins à la politique, mais ils ont une caractéristique supplémentaire : ils sont centristes, selon M. Mayer.

Un demi-siècle d’études

Les premières études sur les indécis remontent aux années 60. « Le taux d’indécis a commencé à augmenter avec l’affaiblissement de l’identification à un parti, dans le cadre de la libéralisation générale des mœurs en Occident », explique Spyros Kosmidis, politologue de l’Université d’Oxford qui a publié plusieurs études sur la question. André Blais, lui, pense que le nombre réel d’indécis est plus bas que ne le disent les sondages. « On peut avoir une idée, mais ne pas être prêt à dire qu’on a fait son choix, dit M. Blais. C’est pour ça qu’on commence à poser des deuxièmes questions, dernièrement, pour voir si les indécis tendent quand même vers un parti plutôt qu’un autre. » Les indécis sont-ils moins susceptibles d’aller voter ? « Par définition, il est très difficile d’étudier les gens qui ne votent pas, dit M. Blais. Mais en général, ne pas voter est un comportement qui se reproduit. Si une personne est indécise mais a déjà voté par le passé, elle va probablement retourner voter. »