Les chefs ont participé hier soir à leur dernier débat de la campagne. L’équipe de La Presse a vérifié certains de leurs propos.

La Presse

Justin Trudeau

Affirmation

« [Nous avons réussi à atteindre] les plus bas taux de chômage de l’histoire du pays. »

Vérification

En novembre 2018, le taux de chômage s’est établi à 5,6 % au pays. Statistique Canada avait alors indiqué qu’il s’agissait du plus bas taux observé depuis 1976. Mais le Canada a déjà affiché des taux de chômage plus bas, notamment dans l’après-guerre. Ainsi, en 1946, le taux de chômage était de 2,2 %. En 1966, le taux de chômage a également chuté à 3,4 %. À l’inverse, en 1983, le taux de chômage a atteint un sommet de 12 %.

Affirmation

« M. Scheer, vous promettez une baisse d’impôt de 50 000 $ pour les multimillionnaires. »

Vérification

Il fait référence à un type de contribuables très précis : les contribuables qui aimeraient distribuer leurs revenus (sous forme de dividendes) aux membres de leur famille pour réduire leurs impôts familiaux et qui ont des revenus d’investissements passifs. Depuis 2018, cette pratique de fractionnement de revenu a été interdite par le gouvernement Trudeau pour les enfants de 24 ans et moins. Selon les libéraux, pour un contribuable gagnant 300 000 $ qui fractionne son revenu avec sa conjointe et leurs deux enfants, le gain d’impôt aurait été d’environ 48 000 $ par an. En campagne électorale, les conservateurs ont promis d’annuler la décision du gouvernement Trudeau et de permettre le fractionnement du revenu, mais seulement pour les conjoints (pas pour les enfants). Les conservateurs ont aussi promis de retourner aux anciennes règles d’imposition pour les investissements passifs, qui sont plus favorables aux contribuables bien nantis. Les conservateurs n’ont toutefois pas dévoilé leur cadre financier détaillé, qui permettrait d’avoir plus de détails sur leurs propositions fiscales.

Affirmation

« On a levé 87 avis d’ébullition d’eau à long terme. Après 10 ans de M. Harper, rien n’avait été fait. »

Vérification

Il est exact que 87 avis d’ébullition en vigueur depuis des années ont été levés depuis 2015. Peu avant les dernières élections de 2015, environ 160 avis à long terme concernant la qualité de l’eau potable étaient en vigueur pour 116 collectivités des Premières Nations dans l’ensemble du Canada. Une enquête de CBC/Radio-Canada avait même révélé que 93 % des Premières Nations de la Saskatchewan et du Nouveau-Brunswick n’avaient pu consommer l’eau du robinet pendant au moins un an entre 2004 et 2014. Il n’est toutefois pas exact de dire qu’Ottawa n’a rien fait sous Stephen Harper. Les conservateurs ont adopté la Loi sur la salubrité de l’eau potable des Premières Nations en juin 2013, mais si cette loi fixe des normes exigeantes, elle « ne garantit pas le financement indispensable à l’observation de ces normes », dénonçait en 2015 un collectif d’organisations canadiennes. À noter, 56 avis à long terme sont toujours en vigueur. Le gouvernement se donne jusqu’en mars 2021 pour tous les lever.

Andrew Scheer

PHOTO ADRIAN WYLD, LA PRESSE CANADIENNE

Andrew Scheer, chef du Parti conservateur du Canada

Affirmation

« Une des premières décisions qu’il [Justin Trudeau] a prise comme premier ministre est d’autoriser le déversement de 8 milliards de litres d’eaux usées dans notre fleuve. »

Vérification

Si Montréal prévoyait au départ laisser se déverser 8 milliards de litres d’eaux usées dans le fleuve Saint-Laurent, ce sont finalement 4,9 milliards de litres qui ont été rejetés en automne 2015, opération surnommée flushgate. La chose avait été rendue nécessaire par des travaux dans une conduite d’égout faisant 30 km de long que la métropole devait réaliser. L’opération a finalement pu être réalisée plus vite que prévu, si bien qu’un moindre volume d’eaux usées a été déversé dans le fleuve. La Ville de Montréal a dû demander l’autorisation à Ottawa avant de procéder. Elle avait déjà présenté sa demande au gouvernement conservateur de Harper, mais en raison des élections fédérales, c’est finalement sous le gouvernement Trudeau nouvellement élu que le feu vert a été donné en octobre 2015.

Affirmation

« Justin Trudeau a augmenté les impôts pour 80 % des familles de la classe moyenne. »

Vérification

Le chef conservateur se base sur une étude de l’Institut Fraser, qui concluait en 2017 que 81 % des familles de la classe moyenne au Canada avaient subi une hausse d’impôts et de taxes sous le gouvernement Trudeau (hausse moyenne de 840 $ par famille). Or, le gouvernement Trudeau a diminué les taux d’imposition pour les contribuables de la classe moyenne : le taux d’imposition fédéral est passé de 22 % à 20,5 % pour la tranche de revenus d’environ 47 000 $ à 95 000 $. Comment peut-on alors conclure que 81 % des familles de la classe moyenne paient plus d’impôts et de taxes ? L’Institut Fraser a oublié de tenir compte du plus important programme d’aide aux familles instauré par le gouvernement Trudeau, soit l’Allocation canadienne pour enfants. Selon les estimations d’Ottawa, l’Allocation canadienne pour enfants représente une hausse (libre d’impôt) d’environ 2300 $ par famille en 2016-2017 – soit beaucoup plus que la hausse de 840 $ par famille calculée par l’Institut Fraser.

Affirmation

« Le plan actuel de M. Trudeau, c’était de donner les grandes exemptions de taxes sur le carbone pour les grands pollueurs, les grandes compagnies qui ont négocié une entente spéciale. Et les contribuables, les travailleurs canadiens, doivent payer 100 % de la taxe sur le carbone. »

Vérification

La taxe sur le carbone s’applique uniquement dans les provinces qui n’imposent pas un prix sur la pollution, soit l’Ontario, le Nouveau-Brunswick, le Manitoba et la Saskatchewan. Entrée en vigueur le 1er avril dernier, elle s’applique sur les combustibles fossiles, ce qui se traduit par exemple, dans les provinces concernées, par une augmentation de 4,4 cents par litre d’essence cette année, un montant qui augmentera progressivement à 11 cents le litre en 2022. Le gouvernement fédéral remettra 90 % des sommes perçues aux contribuables de ces provinces et calcule que la plupart des ménages recevront plus d’argent qu’ils n’en auront payé en taxes. Quant aux exemptions pour les grands pollueurs, le gouvernement libéral a effectivement réduit la proportion des émissions de GES sur laquelle la taxe sur le carbone s’appliquerait pour les producteurs de ciment, de fer et d’acier, de chaux et d’engrais azotés.

Jagmeet Singh

PHOTO CHRIS WATTIE, AGENCE FRANCE-PRESSE

Jagmeet Singh, chef du Nouveau Parti démocratique

Affirmation

« Ce que M. Trudeau a fait, c’est dépenser 14 milliards de dollars pour les plus riches entreprises, pour qu’elles puissent acheter des avions qui iront dans l’économie de l’OTAN. »

Vérification

À l’automne dernier, le gouvernement Trudeau a annoncé un plan pour répondre à une réforme fiscale mise en place par le président américain Donald Trump. Les mesures, qui totalisent 14 milliards de dollars sur cinq ans, visaient à aider les entreprises à amortir rapidement le coût des machines et de l’équipement servant à la production, notamment pour le matériel servant à la production d’énergie propre. L’objectif était d’aider les entreprises à être plus concurrentielles par rapport à leurs voisines américaines.

Affirmation

« On va mettre en place une taxe sur les ultra-riches qui va donner une augmentation de revenus de 77 milliards de dollars. »

Vérification

Le NPD propose un impôt de 1 % sur la fortune des contribuables avec des revenus de 20 millions ou plus. Selon les calculs du NPD, un tel impôt entraînerait des revenus annuels de 5,6 milliards pour Ottawa – et non 77 milliards. Actuellement, il n’y a pas d’impôt annuel sur la fortune au Canada. En guise de comparaison, le gouvernement fédéral prévoit récolter 227 milliards de dollars en impôt sur le revenu de tous les contribuables (individus et entreprises) en 2019-2020. En 2016, les 87 familles les plus riches au pays avaient une fortune totale de 259 milliards, selon une étude du Centre canadien de politiques alternatives.

Yves-François Blanchet

PHOTO SEAN KILPATRICK, LA PRESSE CANADIENNE

Yves-François Blanchet, chef du Bloc québécois

Affirmation

« À part M. Scheer et M. Singh, tout le monde a déposé, je crois, des plateformes financières, des cadres financiers qui respectent les règles, en autant que je suis concerné. »

Vérification

Trois partis politiques ont publié un cadre financier détaillé : le Parti libéral du Canada, le Bloc québécois et le Parti vert du Canada. Ces cadres financiers ne sont toutefois pas parfaits. L’Institut des finances publiques de la démocratie de l’Université d’Ottawa a donné une note de 31 % (5,5 sur 18) au cadre financier du Bloc, soit la note la plus faible des trois. Un problème dans le cadre financier du Bloc ? Il prévoit neuf milliards en revenus pour la vente de l’oléoduc Trans Mountain. Or, le gouvernement fédéral ne pourrait inscrire ces revenus de neuf milliards dans son budget en raison des règles comptables sur l’aliénation des actifs. Ottawa devrait plutôt inscrire une dépense de 900 millions. Toutefois, comme le cadre financier du Bloc n’est pas un document officiel du gouvernement fédéral assujetti aux normes comptables, « le Bloc peut inscrire les nouveaux revenus qu’ils veulent dans son cadre financier », selon le Directeur parlementaire du budget. Même si cette inscription de neuf milliards de revenus dans le cadre financier du Bloc ne respecte pas les règles comptables du gouvernement fédéral.

Affirmation

« C’est un enjeu d’extradition lié à des sanctions commerciales imposées par les Américains, qui n’était pas lié à des gestes criminels de cette dame-là [la directrice financière de Huawei, Meng Wanzhou]. »

Vérification

Les États-Unis ont déposé des accusations criminelles contre Huawei et Meng Wanzhou pour violation de sanctions commerciales contre l’Iran. Le Canada a un traité d’extradition avec les États-Unis. Pour respecter ce traité, le Canada devait arrêter, à la demande des États-Unis, la directrice financière de Huawei Meng Wanzhou à l’aéroport de Vancouver en décembre 2018. La Chine fait valoir que le Canada a commis « une grave erreur » en arrêtant Meng Wanzhou. Cette dernière conteste son arrestation, qu’elle estime illégale, devant les tribunaux canadiens.

Elizabeth May

PHOTO CHRIS WATTIE, AGENCE FRANCE-PRESSE

Elizabeth May, cheffe du Parti vert du Canada

Affirmation

« Ça fait trop longtemps que nous n’avons pas modernisé la Loi sur les langues officielles. On doit le faire. »

Vérification

Il est vrai que la Loi sur les langues officielles, adoptée par Pierre Elliott Trudeau en 1969, n’a pas été révisée depuis 28 ans. Mais le gouvernement de Justin Trudeau a entrepris de la réviser. Mélanie Joly, ministre du Tourisme, des Langues officielles et de la Francophonie, a annoncé un réexamen de la loi au printemps dernier. Elle avait justifié une telle révision par le fait que le nombre de francophones augmente moins vite que la population canadienne en général, que le taux de bilinguisme stagne chez les anglophones hors Québec et que les nouvelles technologies bouleversent nos modes de communication.

Maxime Bernier

PHOTO CHRIS WATTIE, AGENCE FRANCE-PRESSE

Maxime Bernier, chef du Parti populaire du Canada

Affirmation

« Il faut bien dire que 500 scientifiques à travers le monde ont écrit au secrétaire général de l’ONU pour dire qu’il n’y avait pas d’urgence climatique. […] Ce qu’on demande, c’est encore plus d’études sur l’impact du Soleil par rapport aux changements climatiques. »

Vérification

Comme le rappelait le journaliste François Cardinal dans sa question à Maxime Bernier, les signataires de cette lettre sont controversés. On y trouve des gens connus pour nier le réchauffement climatique, et ils ne sont d’ailleurs pas tous scientifiques, relevait il y a deux semaines l’Agence Science-Presse, évoquant le Néerlandais Guus Berkhout, le Québécois Reynald Du Berger et le vicomte Monckton de Brenchley, un Britannique qui s’est autoproclamé membre de la Chambre des lords et Prix Nobel, ce qui est faux dans les deux cas. Quant au lien entre le Soleil et le réchauffement de la planète, cette théorie a été invalidée il y a longtemps, rapportait dans un article étoffé le quotidien français Le Monde, en 2015, soulignant que l’intensité solaire diminue depuis 60 ans, alors que les températures terrestres sont de plus en plus élevées.

Affirmation

« Les autres partis vous disent qu’ils vont atteindre les cibles de l’entente de Paris, mais ils ne pourront pas les atteindre parce qu’il faut imposer une taxe sur le carbone de 300 $ la tonne. »

Vérification

Le Directeur parlementaire du budget a calculé que pour respecter les engagements pris par Ottawa dans le cadre de l’accord de Paris sur les changements climatiques, soit diminuer les émissions de gaz à effet de serre (GES) de 30 % par rapport au niveau de 2005 d’ici 2030, la taxe sur le carbone devrait atteindre 102 $ la tonne, et ce, en 2030. Cette semaine, le Fonds monétaire international (FMI) a aussi estimé que pour atteindre l’objectif de l’accord de Paris visant à limiter le réchauffement planétaire à moins de 2 °C, les grands pays émetteurs devraient instaurer une taxe carbone qui atteindrait 100 $ la tonne d’ici 2030. La taxe canadienne sur le carbone – qui ne s’applique pas au Québec, puisque la province participe à la bourse du carbone avec la Californie – est aujourd’hui de 20 $ la tonne et augmentera graduellement à 50 $ la tonne en 2022.