Il y a 25 ans, notre chroniqueuse a participé au programme Jeunesse Canada Monde, aux côtés d’autres jeunes de tous les coins du pays, à l’image de la diversité canadienne. À l’occasion de la campagne électorale fédérale, elle a retrouvé quelques-uns de ses anciens compagnons de route pour voir comment leur vision du monde avait changé.

Rima Elkouri
Rima Elkouri La Presse

Lorsque Maxime Bernier parle, Kevin Paquet est de ces Beaucerons qui ont honte.

« Ça devient gênant de dire que je viens de la Beauce ! »

Il n’est certainement pas le seul à être ulcéré par le discours du chef du Parti populaire du Canada qui dit non à « l’immigration de masse », non à la science et oui au trumpisme. À la suite d’une chronique dénonçant les propos éhontés de Maxime Bernier au sujet de Greta Thunberg — des propos pour lesquels il s’est excusé à demi-mot —, j’ai reçu plusieurs messages de Beaucerons qui me disaient à quel point ce politicien fait honte à la Beauce.

J’ai connu Kevin à 19 ans, dans le cadre du programme 1993-1994 de Jeunesse Canada Monde, qui nous avait menés en Nouvelle-Écosse et en Égypte. Un programme qui a assouvi une soif de voyage que lui avait transmise un de ses oncles en Beauce, tripeux de voyages, qui avait toujours des aventures trépidantes à raconter.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, LA PRESSE

Dans le cadre de Jeunesse Canada Monde, Kevin Paquet a été amené à se frotter à une diversité qu’il avait peu côtoyée, mais à laquelle il a toujours été ouvert.

À Saint-Georges, en Beauce, où il a grandi, les étrangers étaient si peu nombreux que Kevin peut tous les nommer. À Magog, où il a déménagé à l’âge de 14 ans, la diversité, c’était deux Noirs et les propriétaires du restaurant chinois à Omerville. « On appelait ça le “quartier chinois” ! »

Dans le cadre de Jeunesse Canada Monde, Kevin a été amené à se frotter à une diversité qu’il avait peu côtoyée, mais à laquelle il a toujours été ouvert.

Ça m’a juste confirmé qu’on est tous pareils dans nos différences. On aspire tous aux mêmes choses pour nous et pour nos enfants.

Kevin Paquet

Après avoir vécu en Égypte et été jumelé pendant sept mois à Amr, un Arabe musulman progressiste à mille lieues de la caricature que l’on se fait « du » musulman en Occident, Kevin est devenu encore plus intolérant aux discours anti-immigration en général et anti-musulmans en particulier.

Lors des attentats du 11-Septembre, il travaillait dans un restaurant de Montréal. « Tout ce que j’entendais au resto, c’est : les Arabes sont ci, les Arabes sont ça… Je remettais les gens à leur place ! Je leur disais : “Hey ! C’est pas ‘les’ Arabes. De la même façon que le FLQ, c’est pas ‘les’ Québécois.” »

Encore aujourd’hui, quand il entend des gens dire :  « On sait ben, les Arabes… », il leur rend la monnaie de leur pièce. « Ce que tu viens de dire, c’est comme dire : en Beauce, on couche tous avec nos cousines ! »

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Souverainiste, Kevin habite aujourd’hui le château fort libéral de Saint-Léonard–Saint-Michel, qui semble rouge à la vie, à la mort, en dépit du parcours pas toujours glorieux de ses ex-représentants libéraux. Alfonso Gagliano, associé par la commission Gomery au scandale des commandites, Massimo Pacetti, expulsé du caucus libéral en mars 2015 à la suite d’allégations d’inconduite sexuelle qu’il a toujours niées, Nicola Di Iorio, qui a quitté son poste en janvier dernier après une mystérieuse absence prolongée…

La destitution du candidat-vedette des libéraux, Hassan Guillet, pour avoir partagé sur Facebook du contenu qui glorifie des extrémistes islamistes antisémites, viendra peut-être changer la donne à la faveur du candidat conservateur Ilario Maiolo. Mais pour Kevin, d’une façon ou d’une autre, il n’y a là rien de très inspirant. Père de deux jeunes enfants, préoccupé par l’urgence climatique, il n’est pas très impressionné par le double discours de Justin Trudeau, qui tente de nous faire croire que l’on peut être pro-environnement et pro-pipeline en même temps.

Il a un discours en anglais et un autre en français. Tu crois qui ?

Kevin Paquet

Le discours d’Andrew Scheer, rétrograde en matière d’environnement, d’avortement ou des droits des personnes LGBTQ, ne lui plaît pas davantage. « On recule en arrière. Le pléonasme s’impose : on recule doublement. »

Longtemps, Kevin a voté pour le Bloc québécois. « Je trouvais que c’était une bonne façon de faire un pied de nez au reste du Canada qui nous semi-méprisait parfois. »

Cette fois-ci, il choisira entre le Bloc québécois, le Nouveau Parti démocratique ou le Parti vert. Et il a la désagréable impression que son vote ne comptera pas vraiment, Justin Trudeau ayant abandonné sa promesse de réforme du mode de scrutin.

« Et l’idée d’avoir plus d’argent dans tes poches comme le proposent les conservateurs qui courtisent la classe moyenne, ça ne t’intéresse pas ? ai-je demandé à Kevin, qui est locataire et qui tente d’économiser pour pouvoir acheter une maison en banlieue.

— Hey ! Je m’en torche, de ton 20 $ ! Réinvestis-le plutôt ! Est-ce qu’on peut plutôt avoir un plan sérieux devant l’urgence climatique, des écoles où l’eau est buvable et où il n’y a pas de champignons ? »

Kevin regrette l’absence dans le paysage politique d’un véritable leader inspirant. « Je pense que ce qui nous amène à taper sur l’Autre, c’est qu’il n’y a plus de projet de société. »

Si, avec l’urgence climatique, l’environnement devient le nouveau projet rassembleur, tant mieux. « Mais ça prend un leader. Et on n’en a pas. »

En attendant, comme bien des gens, il votera « pour le moins pire ».