C’est l’histoire d’un timide qui a été sous-estimé tout au long de sa carrière politique, qui se retrouve là où personne ne l’a vu venir et qui veut aller plus haut encore. Portrait d’Andrew Scheer.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Louise Leduc Louise Leduc
La Presse

« Parfois, quand je me regarde à la télé, le soir, je me demande pourquoi je souris. »

C’était avant le début de la campagne électorale, l’été dernier. Andrew Scheer avait donné rendez-vous à La Presse en Saskatchewan, dans sa circonscription de Regina-Qu’Appelle où il séjournait avec sa femme et leurs cinq enfants. Bière à la main, vêtu d’un chandail à capuchon à l’effigie des Raptors de Toronto, Andrew Scheer profitait d’un moment d’accalmie pendant que les enfants regardaient un dessin animé dans le véhicule récréatif.

PHOTO JOËL-DENIS BELLAVANCE, LA PRESSE

Andrew Scheer, sa femme et leurs enfants

Oui, admet-il, ce sourire qu’il affiche et qui est souvent en contradiction avec l’image qu’il veut projeter l’agace parfois. À 40 ans, après 15 ans de vie politique, il lui est toujours difficile, comme orateur, de trouver l’expression de circonstance. « Quand je pose des questions, je suis très fâché et j’adopte un visage très menaçant… mais je souris ! », lance-t-il dans un grand éclat de rire.

Dans les heures qui ont suivi sa courte victoire contre Maxime Bernier, en mai 2017, les stratèges libéraux se sont d’ailleurs empressés de récupérer cette marque de commerce en décrivant Andrew Scheer comme étant « Stephen Harper avec un sourire ».

Des styles bien différents

Michael Fortier, qui a été ministre sous Stephen Harper et qui estime les deux hommes, juge que leur style est en fait très différent. « Pour gagner la confiance de Stephen Harper, il fallait du temps. Il avait surtout confiance en lui-même, il se trouvait supérieur aux autres. Une fois qu’il a choisi les gens [autour de lui] en fonction de leurs compétences, Andrew Scheer, lui, leur fait confiance. »

Ami d’Andrew Scheer depuis 2006, le député albertain Chris Warkentin a été l’un des premiers à encourager son ami à briguer la direction du Parti conservateur en 2016. Il ne cache pas qu’à ce moment-là, au sein de son parti, plusieurs étaient tentés de trouver un candidat ayant une certaine célébrité pour rivaliser avec Justin Trudeau.

« J’étais contre cela, raconte-t-il à La Presse. Les gens recherchent un leader capable de gouverner le pays. Ils ne sont pas à la recherche d’une autre version de Justin Trudeau. »

Quand il s’est lancé dans la course à la direction, je savais qu’il ne serait pas le meilleur des orateurs ou le plus charismatique. Mais ce que je savais, c’est qu’il avait la plus grande capacité pour apprendre et devenir plus fort.

Chris Warkentin

Bûcheur

Il a remporté la course à la direction de la même façon qu’il a été élu député la première fois : en bûchant, bûchant et bûchant encore, signale Ian Broadie, qui est aujourd’hui professeur associé de science politique à l’Université de Calgary et qui était directeur du Parti conservateur du Canada quand Andrew Scheer a commencé sa vie politique. « Quand il s’est présenté pour la première fois, il l’a fait dans un château fort néodémocrate, dans une circonscription de cols bleus, à Regina, et contre toute attente, il a réussi à battre Lorne Nystrom. Comment y est-il parvenu ? En allant dans chacune des maisons, et deux fois plutôt qu’une. »

Andrew Scheer décroche la victoire par seulement 861 voix.

Aujourd’hui homme d’affaires à Regina, Lorne Nystrom conserve un souvenir amer de la campagne de 2004. « Il n’est pas ce bel ours en peluche souriant, malgré l’image qu’il peut projeter », a-t-il confié au National Post après la victoire d’Andrew Scheer dans la course au leadership. « Derrière ce sourire se cache pas mal de méchanceté. »

PHOTO JOËL-DENIS BELLAVANCE, LA PRESSE

La Presse a rencontré Andrew Scheer et sa femme, Jill, 
au terrain de camping, au début du mois d’août.

Jill Scheer, sa femme, dit tout le contraire. « En 16 ans de mariage, il n’a jamais haussé le ton à mon endroit. Jamais. […] Il est réfléchi, il ne se met jamais en colère. »

« En tant qu’homme, c’est un chic type, dit Maxime Bernier en entrevue à La Presse. Mais en tant que politicien, je suis déçu qu’il ait transformé le Parti conservateur qui, sous sa gouverne, est devenu un parti centriste. Je suis déçu qu’il veuille aller sur le terrain des libéraux au lieu de promouvoir les valeurs conservatrices. Abandonner [l’idée du] retour à l’équilibre budgétaire en deux ans, pour moi, c’est irresponsable : c’est très facile d’y arriver quand tu as de bonnes politiques. »

Un destin qui surprend

Ceux qui connaissent Andrew Scheer depuis longtemps le disent sans détour : jamais ils n’auraient pensé le retrouver dans la course au poste de premier ministre du Canada. Yaroslav Baran, aujourd’hui spécialiste en gestion de crises et en communications stratégiques dans une firme privée, connaît Andrew Scheer depuis les années 2000. « Il était à l’époque stagiaire pour un député de l’Alliance. Il était timide, introverti. Le genre de gars qui lance une bonne blague sortie de nulle part qui vous fait penser : “Hein ? Il est capable d’être drôle, ce gars-là ?” »

À ce moment-là, enchaîne celui qui deviendra chef des communications de Stephen Harper et du Parti conservateur au cours des campagnes de 2004, 2006 et 2008, « quiconque aurait prédit qu’il aspirerait un jour à devenir premier ministre aurait fait rire de lui. En même temps, on aurait dû savoir déjà à l’époque que si tel était son souhait, il travaillerait si fort et il serait si motivé qu’il y arriverait ».

C’est d’ailleurs avec cette attitude, disent ses proches, qu’il a fini par maîtriser le français.

Ce n’est certes pas un leader de type charismatique, dit à son tour l’animateur Luc Lavoie, qui a été directeur des communications sous Brian Mulroney. « Il a beau faire 1,93 mètre, il est effacé, timide. C’est un bon gars, facile d’approche, souriant, qui était très respecté aux Communes du temps où il était président de la Chambre, mais je ne l’ai jamais entendu prononcer un discours qui m’a fait dire : “Wow”. »

Victoire à l’arraché

Si le manque de charisme du chef est récupéré dans les rangs conservateurs comme une qualité, comme le signe qu’il est à mille lieues du photogénique Justin Trudeau, il reste qu’« il a gagné par la peau des fesses la course au leadership, rappelle M. Lavoie. Les vrais bleus que je connais, ceux qui sont très impliqués dans le parti, n’ont pas l’air très intéressés par lui ».

PHOTO DAVID KAWAI, ARCHIVES BLOOMBERG

Le chef du Parti conservateur répond aux questions 
des journalistes au sujet du dépôt du budget
du gouvernement fédéral, le 19 mars dernier à Ottawa.

Ses conseillers, pour leur part, aimeraient parfois que la prise de décisions se fasse plus rapidement, mais « Andrew Scheer est quelqu’un qui croit vraiment au compromis », insiste Yan Plante, directeur principal à l’agence de communications TACT qui a agi comme stratège en chef et conseiller principal d’Andrew Scheer l’an dernier. « Il consulte beaucoup son caucus. Avant de prendre une décision, il veut s’assurer que tous ceux qui le souhaitent aient eu leur mot à dire. »

« Quand tu es choisi pour être président de la Chambre, comme ça a été son cas, c’est que tu es apprécié, qu’on te sait intègre et capable de t’élever au-delà de la partisanerie », dit pour sa part son ami Yaroslav Baran.

Dans l’arène

Quand Andrew Scheer est devenu chef du Parti conservateur et chef de l’opposition, sa définition de tâches a cependant changé. Il a talonné Justin Trudeau dans l’affaire SNC-Lavalin. Il a aussi avancé que le Pacte mondial sur les migrations de l’ONU, signé par Trudeau et par 163 autres pays en 2018, permettra à l’ONU d’exercer « une influence indue » sur la gestion des frontières. La juriste internationale Louise Arbour a répliqué, estimant qu’il n’est pas « très reluisant », au Canada ou ailleurs, d’attaquer le document en se basant sur une « mauvaise caractérisation » de ce qu’il contient.

Le voilà aussi à la tête de députés qui ont souvent une opinion très arrêtée sur les questions sociales comme l’avortement et le mariage gai. Lui-même catholique pratiquant, il déclarait au Devoir en mai 2017 : « J’ai toujours appuyé les projets de loi pro-vie. » Mais son gouvernement, enchaînait-il, ne rouvrirait pas le débat. Pourrait-il appuyer un projet de loi antiavortement qu’un de ses députés proposerait ? « Je voterai toujours en respectant ma conscience », répondait-il alors.

En 2005, il pourfendait le mariage gai. « Ils ne peuvent pas s’engager à procréer naturellement. Ils ne peuvent donc pas être mariés. » « Combien de pattes a un chien si on compte la queue comme une patte ? La réponse est quatre. Si le projet de loi C-38 est adopté, les gouvernements et les Canadiens devront dire qu’une queue est une patte », disait-il à l’époque.

En campagne, cette année, M. Scheer met cela derrière lui. « Notre pays a eu un débat sur cet enjeu. Les Canadiens ont fait leur choix, le pays est passé à autre chose, tout comme moi. » Il est tout à fait « capable de faire la différence entre ses croyances personnelles et ce que doit faire un premier ministre du Canada », croit Yan Plante.

Conservateur à 10 ans

En novembre 1989, le mur de Berlin tombe. En décembre, le dictateur roumain Nicolae Ceausescu est renversé à la faveur du mouvement de liberté qui souffle sur l’Europe de l’Est. Quelques mois plus tard, l’URSS éclate. La guerre froide tire à sa fin. « J’étais fasciné par tous ces événements », explique Andrew Scheer en entrevue.

Pourquoi Ceausescu a-t-il été tué par ses propres soldats ? Cela pourrait-il se produire au Canada ? Andrew Scheer a 10 ans et se questionne. Le Canada, qui est un pays démocratique, était à l’abri de cela, lui avait répondu sa mère. « Nous, les conservateurs, avons gagné la bataille des idées. Les Tchatcher, Reagan, Mulroney et compagnie, ils ont gagné. Nous avons gagné », lance 30 ans plus tard Andrew Scheer, qui se retrouve aujourd’hui à la tête du Parti conservateur pour défendre à son tour ces idées axées sur les libertés individuelles, la démocratie, le libre marché et une gestion serrée des finances publiques.

À la résidence familiale, Mary et Jim Scheer ont toujours encouragé leurs trois enfants à discuter des dossiers brûlants de l’actualité pendant le souper. Son père, Jim, qui demeure toujours dans la même maison en rangée, lui a aussi transmis l’amour de l’histoire. « Mon père m’a beaucoup appris, confie Andrew Scheer. En vacances, il y avait toujours un thème. On visitait presque tous les sites historiques que l’on croisait sur notre route. Mon père roulait à 110 km/h en voiture et dès qu’il voyait un de ces panneaux routiers, il freinait subitement et faisait demi-tour pour qu’on aille visiter le site. »

« J’essaie de le faire aussi avec mes enfants. Mais j’essaie d’inclure des choses amusantes quand on visite des sites historiques, comme des glissades d’eau ! »

De type OTAN

Andrew Scheer est donc issu de la classe moyenne, de parents intellectuels et d’une famille passionnée par l’actualité. Dans une lettre ouverte publiée dans le Toronto Sun en octobre 2018, il promettait néanmoins de « se tenir debout face à ce gouvernement [libéral], les médias et les élites privilégiées ».

L’intérêt d’Andrew Scheer pour l’histoire et la politique internationale l’a bien servi quand, en 2011, il a été choisi par ses pairs pour devenir président de la Chambre des communes.

À ce titre, il a été appelé à jouer un rôle diplomatique. Il devait régulièrement rencontrer des élus de passage au pays, de même que représenter le Canada à l’étranger, au cours de réunions du Commonwealth, par exemple. Il a pris ce rôle très au sérieux.

Yaroslav Baran

Les conservateurs interviewés par La Presse notent qu’Andrew Scheer est beaucoup plus de type OTAN que de type ONU, « où tous ont leur place, y compris les dictateurs », dit Yaroslav Baran. « Andrew Scheer est davantage du genre à faire cause commune avec des pays alliés. »

Vers la vie publique

Si son père ne militait pas pour un parti, Andrew Scheer a été intrigué par les débuts du Parti réformiste dès l’école secondaire, au point de rater des cours pour écouter la période de questions à la Chambre des communes. Il a même fait partie des jeunes qui ont soutenu la candidature de Preston Manning à la tête du nouveau parti, l’Alliance canadienne.

Alors qu’il poursuit ses études en histoire à l’Université d’Ottawa, il se joint au club universitaire de l’Alliance canadienne, ce qui lui vaut un stage dans un bureau de député de la colline Parlementaire et ensuite, en 2002, un emploi à temps partiel au bureau de Stephen Harper, alors chef de l’opposition.

En 2000, il rencontre celle qui allait devenir sa femme. Ensemble, ils mettent alors le cap sur la Saskatchewan, où Andrew Scheer devient courtier d’assurances. Au début de leur relation, Jill avait peu d’intérêt pour la politique. « J’ai appris à aimer cela, dit-elle à La Presse. Quand Andrew et moi nous sommes rencontrés, en 2000, je n’y connaissais pas grand-chose. Je viens d’une famille où le vote était secret et à la table, on parlait beaucoup de football et d’autres sports. »

Cette passion pour le football est d’ailleurs partagée par son mari, qui n’est pas peu fier que son beau-frère (Jon Ryan, le frère de Jill) ait remporté le Super Bowl avec les Seahawks de Seattle en 2014.

Les assurances ne seront qu’une courte parenthèse dans la vie d’Andrew Scheer qui, tout en étant père, a consacré les 15 dernières années de sa vie à la politique. Hamish Marshall, qui est son ami depuis les années 2000 et qui l’a aidé à remporter la course à la direction du Parti conservateur, met en garde quiconque serait tenté de le regarder de haut encore aujourd’hui. Tout au long de son ascension, « nombreux ont été ceux qui l’ont sous-estimé, mais il a toujours surpassé les attentes ».

Andrew Scheer en quelques dates

20 mai 1979

Naissance à Ottawa. Sa mère (qui est morte en 2017) était infirmière pédiatrique. Son père, lui, était documentaliste et réviseurau Ottawa Citizen, dont le jeune Andrew Scheer deviendra camelot. La famille compte aussi deux filles.

PHOTO TIRÉE DU COMPTE TWITTER D’ANDREW SCHEER

En compagnie de sa femme, Jill, de leurs cinq enfants et de leur chien

2000

Il rencontre celle qui deviendra sa femme, Jill. Ensemble, ils auront deux garçons et trois filles qui ont aujourd’hui 3, 8, 10, 12 et 14 ans.

2004

Il est élu député dans la circonscription Regina–Qu’Appelle sous la bannière conservatrice (réélu en 2006, 2008, 2011 et 2015). Il l’emporte d’abord à l’arraché avec 861 voix de majorité, puis plus facilement ensuite.

Avril 2006

Il est choisi par Stephen Harper comme l’un des trois vice-présidents de la Chambre des communes.

2008

Il obtient son diplôme de l’Université d’Ottawa en arts, concentration histoire.

PHOTO SEAN KILPATRICK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Andrew Scheer, en avril 2013, alors qu’il était président de la Chambre des communes

2011 à 2015

Il devient, à 32 ans, le plus jeune président de l’histoire de la Chambre des Communes au terme de six tours d’un scrutin secret de tous les députés. Il l’a emporté contre sept conservateurs et une néo-démocrate.

PHOTO FRANK GUNN, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Maxime Bernier lève bien haut le bras d’Andrew Scheer après l’annonce de la victoire de ce dernier, qui devient chef du Parti conservateur du Canada.

27 mai 2017

Il est choisi chef du Parti conservateur du Canada et, partant, chef de l’opposition officielle. Il gagne de justesse avec 50,95 % des voix. Il bat le favori, Maxime Bernier qui, trois mois plus tard, quittera les rangs conservateurs et fondera son propre parti.

— Louise Leduc, La Presse