Je vais parler de « ça », mais pas vraiment.

Yves Boisvert Yves Boisvert
La Presse

Ce n’est plus le sujet qui m’irrite. C’est ce ton. Ce je ne sais quoi de puritain qui transpire dans l’indignation de certains commentateurs canadiens.

Justin Trudeau a présenté ses excuses, mais il n’a pas l’air d’avoir fait l’introspection nécessaire ! a dit l’une.

Monsieur Trudeau, allez-vous démissionner ? ! a lancé l’autre, le ton inquisiteur. C’est pas mêlant, on se croyait avec Woodward et Bernstein devant Nixon.

Il aurait dû dénoncer ses déguisements bien avant ! Ça fait 18 ans ! a écrit un troisième, comme s’il s’agissait d’antécédents judiciaires.

S’il l’a fait sans malice, par ignorance, ignorance coupable si vous voulez… j’imagine qu’il n’avait pas ce party sur la conscience chaque nuit comme s’il avait fait un délit de fuite. Fallait-il qu’il fasse pénitence préventivement ?

Je lis ces trucs-là et je me dis : ceux qui disent ça, ceux qui disent ça avec ce ton plein de vertu, sourcils froncés, ont-ils vécu ? Sûrement ils n’ont jamais pris une bière de trop, jamais dit de gros mot, jamais fait un pas de travers, jamais eu un désir coupable…

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Certains ont fait des rapprochements avec « Me Too », en disant : plein de choses passaient avant et plus maintenant. Sans doute, mais ce mouvement a servi à exposer des… crimes sexuels. Est-on encore capable de distinguer une « faute » d’un acte criminel ?

Je le répète : je ne suis pas de ceux qui disent « c’est juste un déguisement, y a rien là ! ».

Que ce soit un « vrai » blackface ou pas, l’image a une connotation d’insulte raciste, même involontaire. Il suffit de voir Jagmeet Singh exprimer son émotion, si jamais on n’a pas compris ce que se noircir la peau pouvait envoyer comme image. Pas besoin d’avoir fait une étude sur les spectacles de minstrels aux États-Unis pour comprendre qu’une photo semblable peut blesser plein de gens qui ont déjà fait rire d’eux pour la couleur de leur peau, leur culture, leur religion.

Notez, d’ailleurs : la réaction même des adversaires politiques de Justin Trudeau, de Maxime Bernier à Yves-François Blanchet en passant par Andrew Scheer, a été relativement modérée dans les circonstances.

À côté de ça, il est frappant de remarquer celle du « commentariat » professionnel canadien, oh, très, très, très indigné, le poing sur la poitrine.

Justin Trudeau n’était qu’une image, voilà qu’elle s’effondre, commentait-on dans le Guardian de Londres – ce qui impressionne toujours beaucoup à Toronto.

Vraiment, vous n’aviez pas remarqué avant ? Les mêmes médias qui ont fabriqué de toutes pièces cette image découvrent un peu en retard que Justin Trudeau est assez superficiel. Eh oui, les amis. Mais pas à cause de ses photos de party de 29 ou 17 ans. À cause de tout le reste. Vous venez seulement de vous en rendre compte ?

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On a interviewé dans tous les médias des gens des minorités partout au pays. Plusieurs sont « déçus ». Certains sont choqués. Plein d’autres, la plupart, on dirait, haussent les épaules en disant grosso modo : c’est une erreur, OK, mais ça fait 18 ans, peut-on passer à autre chose ?

On a interviewé Dany Laferrière à RDI, pour qui ce n’était pas un blackface, mais un déguisement des Mille et une nuits, et pour qui tout ça était une parade politique. C’est à cause de commentaires comme ceux-là que les Québécois ne comprennent pas, a écrit un commentateur – blanc.

Dan Philip, de la Ligue des Noirs du Québec, ce vieux routier qui n’a pas l’habitude de la complaisance, a surtout attaqué l’hypocrisie du débat.

Will Prosper, militant des droits civiques, a réagi sur le ton de la déception, en disant que c’était sans doute une occasion de faire un peu de pédagogie.

Un des sikhs photographiés avec Trudeau a dit à la CBC : on a beaucoup rigolé, c’était une jolie fête…

Pas grave, on fait ici des parallèles avec le gouverneur de Virginie, ex-État sécessionniste et esclavagiste, photographié avec un authentique blackface et… un ami déguisé en membre du KKK. Rien que ça !

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Il y a eu de l’esclavage au Canada, en Nouvelle-France aussi. Il y a eu également des spectacles de minstrels. Mais ça n’a jamais eu ici le retentissement américain, ni sur scène ni certainement dans la discussion publique. Ça devrait compter, au prononcé de la sentence médiatique, non ?

Non ! Tout ça est du même niveau, hier ou il y a 20 ans, pareil !

On dira que je défends Trudeau. Pas vraiment. C’est vrai qu’il a couru après, lui le champion de la diversité, c’est vrai qu’il en a accusé plus d’un d’intolérance, de xénophobie, etc. C’est lui qui ressort les vieux discours d’Andrew Scheer… Ça lui revient en pleine face plus fort, pour ainsi dire.

Ce qui est exaspérant, c’est cette manière accusatrice de télescoper les époques, les lieux et les intentions : tout est pareil, c’est le même degré de culpabilité. Repentez-vous ! Mieux que ça !

Ce ton, je disais.

Ce ton de gens qu’on dirait avoir été toujours du bon côté des choses et de l’histoire. Cet empressement jubilatoire à étaler la supériorité de leur indignation.

Et qui nous disent en passant : pas si étonnant que ça arrive à Trudeau, au Québec, ils ne comprennent pas ça…