Émile Proulx-Cloutier est convaincu que sa génération — qui est aussi la mienne — sera un jour étudiée dans les grandes universités. Malheureusement, pas pour ses exploits, mais bien pour son inertie face à l’urgence climatique.

Publié le 14 août
Laura-Julie Perreault
Laura-Julie Perreault La Presse

« Lorsque nous serons des aînés, ce sera difficile pour nous d’avoir une posture de sagesse », dit le comédien et auteur-compositeur-interprète qui n’a pas 40 ans.

« On va nous dire : “Quoi ? T’étais au pouvoir dans les 20 premières années du XXIsiècle !” Nous n’aurons aucun alibi. Nous avons accès à une quantité folle d’informations. On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas. Que les solutions n’étaient pas à notre portée. On n’aura même pas le prétexte de la peur de la répression si on met de l’avant des changements. Notre lenteur à réagir — de laquelle je ne m’exclus pas — va être un sujet d’étude », ajoute l’artiste, attablé dans un parc de la Petite Italie avec un espresso dans un verre en carton.

Père (discret) au front

En ce matin de mai, Émile Proulx-Cloutier rentre tout juste de Québec, où il a participé à une manifestation des Mères au front. Sa conjointe, Anaïs Barbeau-Lavalette, a mis ce collectif sur pied avec d’autres mères indignées par l’inaction face au péril planétaire. « Ça s’appelle les Mères au front, mais je me sens zéro exclu ! », dit-il en riant.

Le couple — ensemble et séparément — est connu pour son art autant que pour son engagement social. D’ailleurs, quand l’Assemblée nationale a décerné une médaille aux partenaires de vie en 2016, elle l’a fait à la fois pour leur contribution à la culture québécoise et pour leur contribution à la vie citoyenne.

C’est la manifestation, qui tombait le jour de la fête des Mères, qui m’a donné envie de prendre un café avec Émile Proulx-Cloutier. Ça et son spectacle, À mains nues, un savant mélange de chansons et de monologues.

Autour d’un café, je voulais lui parler de l’art d’élever des enfants quand on a une conscience écologique aiguë. Lors de notre entretien d’une heure, même si j’avais annoncé mes couleurs à l’avance, c’est la seule de mes questions à laquelle il n’a pas voulu répondre. « Quand il est question de parler de l’approche citoyenne de la parentalité, soit on tombe dans l’anecdotique, soit on a l’air de donner des leçons », m’a-t-il dit. Et faire la morale, ce n’est pas sa tasse de thé.

Le bal des exigences

D’ailleurs, quand il tente d’expliquer notre difficulté collective à prendre le tournant nécessaire pour préserver la planète, il choisit le chemin de l’empathie. Le nous. « Il y a tellement de soucis qui nous grouillent dans la tête. Des trucs à réparer, des lunchs à préparer, des obligations envers la banque. On est toujours en retard dans une exigence. Dans ces circonstances, le temps pour penser, pour avoir une pensée collective, même quand on est à l’aise dans la vie, il y en a peu », dit-il.

En plus de cette vie effrénée, il y a aussi notre démocratie qui laisse peu de place à la véritable discussion, aux idées divergentes au sein d’un même parti, ajoute-t-il.

Je vais sauter au plafond le jour où je vais entendre trois membres d’un même parti dire qu’ils ne sont pas d’accord ! Ce genre de dissension serait décrit comme un conflit interne, alors que ça devrait être célébré.

Émile Proulx-Cloutier

Il n’a pas tort. Le système politique en vigueur chez nous, que ce soit à Ottawa ou à Québec, fait beaucoup plus de place à la ligne de parti qu’au sein des démocraties qui nous entourent, qu’on pense au modèle américain ou britannique.

La faute à qui ? Un peu celle des journalistes, croit Émile Proulx-Cloutier, mais aussi de la logique partisane. « Chez nous, la joute sportive [entre deux partis] prend le pas trop souvent sur la discussion. On va se servir d’une cause pour en effacer une autre. On préfère afficher une unité de façade au sein d’un parti plutôt que d’admettre que la proposition de l’autre camp a du bon sens. Et en faisant ça, on se tire collectivement dans le pied. On désapprend à aimer l’échange et la recherche commune d’une solution précise et forte à un problème », croit-il.

Et le rôle de l’artiste dans tout ça ? Émile Proulx-Cloutier note qu’on ne change pas le monde avec une chanson, un roman, un spectacle, mais que l’artiste peut contribuer à la lente évolution des mentalités. « On peut être un relais. Rendre perméables à certains sujets des gens qui ont des vies occupées, note-t-il. Le piège comme artiste, c’est que les gens sentent qu’on les prend de haut. Les sujets intéressants, en création, ce sont ceux que l’on n’a pas compris. Ce qui nous écartèle. [À nous] de rajouter de la chair, de l’humanité. De brouiller les lignes entre ce qui est intime et collectif, ce qui concerne l’autre et te concerne toi. »

En d’autres termes, de créer un « nous » d’empathie.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Émile Proulx-Cloutier

Questionnaire sans filtre

Le café et moi

Il m’a accompagné dans tant de moments, doux comme durs. J’imagine qu’il me connaît mieux que moi-même… J’aime bien cette phrase d’Alphonse Allais au sujet de cette drogue banalisée : « Le café est un breuvage qui fait dormir quand on n’en prend pas. »

Les gens que j’aimerais réunir à table, morts ou vivants

Nina Simone, Frida Kahlo, George Sand… et un traducteur virtuose. Je remplirais les verres et j’écouterais ! Ou alors, si la table est vraiment, vraiment grosse, tout mon arbre généalogique des cinq derniers siècles. J’ai plein de questions !

Le dernier livre que j’ai lu

Les oiseaux de Tarjei Vesaas. Un roman norvégien de 1957, si habilement retraduit, on dirait qu’il vient de sortir.

Un évènement historique auquel j’aurais aimé assister

Il n’est pas arrivé encore. J’aimerais voir le jour où une majorité de scientifiques pourront affirmer qu’on a collectivement réussi à inverser la tendance de notre impact néfaste sur le climat, et qu’on est parvenus à s’en tenir au scénario le moins mauvais. Je sais que ça sonne naïf. Mais l’espoir demeure : je nous sais nombreux à vouloir assister à cette victoire-là.

Qui est Émile Proulx-Cloutier ?

  • Né en 1983, il est le fils des comédiens Danielle Proulx et Raymond Cloutier.
  • Il avait 10 ans lorsqu’il a fait ses premiers pas comme comédien et a depuis tenu des dizaines de rôles à la télévision, au grand écran et au théâtre. Il est aussi réalisateur, metteur en scène et scénariste à ses heures.
  • Auteur-compositeur-interprète, il a trois albums à son actif, dont Marée haute et Aimer les monstres. Il est actuellement en tournée avec le spectacle À mains nues.