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Publié le 12 juin
Stéphanie Grammond
Stéphanie Grammond La Presse

Pourquoi acheter du pétrole étranger quand on détient d’aussi grandes réserves ?

Denis Bourque

Réponse : Si vous allez faire un tour en Alberta, il y a des chances qu’on vous remette sur le nez ce mythe bien ancré : « Ah, vous les Québécois, vous êtes contents de recevoir la péréquation, mais vous préférez acheter votre pétrole de dictatures étrangères, au lieu de celui produit en Alberta. »

Wô, les moteurs ! Tout ça est totalement faux ! Pour vous en convaincre, jetez un coup d’œil à l’État de l’énergie au Québec de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal. Ce document fort utile renferme plusieurs agréables constats1.

De un, la moitié de l’approvisionnement énergétique de la province provient de sources locales et renouvelables, grâce à l’hydroélectricité, mais aussi aux éoliennes et à la biomasse. Peu de régions du monde peuvent en dire autant. Ça mérite d’être souligné.

De deux, le pétrole que nous importons – dont les trois quarts servent au domaine du transport – provient entièrement d’Amérique du Nord. Oui, oui, à 100 %.

C’était loin d’être le cas il y a une dizaine d’années : une part importante du pétrole consommé au Québec provenait alors d’Algérie, du Kazakhstan, du Nigeria, du Royaume-Uni, de la Norvège ou encore du Mexique.

Mais les temps ont changé. Avec l’essor du pétrole de schiste aux États-Unis, nous achetons désormais 47 % de notre pétrole chez nos voisins. Le reste (53 %) vient de l’Ouest canadien, grâce à l’inversion de la ligne 9B d’Enbridge en 2015 qui coule désormais de Sarnia, en Ontario, vers Montréal.

C’est une très bonne chose.

D’un point de vue politique, l’approvisionnement « maison » qui favorise l’unité nationale est certainement préférable à l’achat de pétrole de pays étrangers dirigés par des tyrans.

Et d’un point de vue économique, c’est aussi avantageux puisque le pétrole de l’Ouest se vend moins cher (environ 100 $ US le baril, contre 120 $ US pour le pétrole américain), notamment à cause du manque de pipelines pour l’exporter.

Alors, ne pourrions-nous pas nous approvisionner entièrement chez nous ?

Théoriquement, oui, car le Canada exporte beaucoup plus de pétrole (3,8 millions de barils par jour en 2019) qu’il en importe (800 000 barils). Mais en pratique, c’est plus compliqué, à cause de la capacité de transport limitée de l’Ouest canadien vers l’Est.

Le pire, c’est que cette capacité d’approvisionnement est en danger, car la gouverneure du Michigan ainsi qu’une communauté autochtone du Wisconsin réclament la fermeture de la ligne 5 d’Enbridge qui achemine le pétrole de l’Ouest canadien jusqu’à Sarnia.

On peut comprendre les craintes de fuites de la ligne 5, vieille de 67 ans, qui traverse le détroit de Mackinac reliant les lacs Huron et Michigan. Les Américains ont encore en tête le terrible déversement d’Enbridge dans la rivière Kalamazoo.

Mais il serait absurde qu’on ferme carrément le robinet. Tout le Canada serait perdant.

Pour l’industrie pétrolière, ce serait un coup dur.

Au Québec, l’effet à la pompe pour les automobilistes ne serait pas énorme. Mais on verrait beaucoup plus de pétroliers naviguer dans le fleuve Saint-Laurent pour nous apporter du pétrole d’outre-mer, comme c’était le cas avant l’inversion de la ligne 9B.

D’autre part, ce serait bête de construire de toutes pièces un autre oléoduc (comme le défunt projet Énergie Est) alors qu’on peut rénover la ligne 5 qui existe depuis fort longtemps. C’est dans ce sens qu’Ottawa doit plaider auprès des États-Unis.

Ce n’est pas avec la politique du « Pas dans ma cour » qu’on peut avancer collectivement.

1. Lisez État de l’énergie au Québec
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