Des cris de stupeur. Un hockeyeur étendu sur la patinoire, inerte. Puis un silence de mort.

Publié le 23 juin 2021
LA PRESSE

Simon-Olivier Lorange, l’un de nos journalistes affectés à la couverture du Canadien de Montréal, a assisté en direct à la mise en échec de l'attaquant des Jets Mark Scheifele contre Jake Evans du Tricolore, le 2 juin dernier, à Winnipeg.

Vu les strictes mesures sanitaires en vigueur au Manitoba pendant la pandémie de COVID-19, c’était la première fois, depuis le début de la saison 2021, que l’organisation des Jets accueillait des journalistes issus de l’extérieur de la province. Les représentants des médias québécois s’étaient vus assigner des installations bancales, visiblement construites à la va-vite avec des planches de contreplaqué. La galerie de la presse du complexe sportif, qui offre une vue imprenable sur l’ensemble de la glace, était exclusivement réservée aux reporters du coin.

« On était assis dans une espèce d’espace de rangement qui devait servir à l’équipe technique, raconte-t-il. Il y avait des boîtes électriques partout. Mais on était juste derrière le filet du gardien, soit exactement à l’endroit où l’assaut a eu lieu. »

La triste scène s’est déroulée quelques mètres plus bas. Simon-Olivier Lorange se souvient surtout du silence qui s’en est suivi. « Plus personne ne parlait parmi les 500 spectateurs, et les bruits de foule artificiels utilisés depuis le début de la saison ont été stoppés d’un coup. On n’entendait plus une conversation, plus de musique, rien du tout, si ce n’est les insultes que les joueurs se lançaient », raconte-t-il.

Ce match a été l’un des rares de la saison hors du Centre Bell auquel le journaliste de 36 ans a pu assister en personne. Au plus fort de la pandémie, La Presse a décidé de ne plus dépêcher Simon-Olivier Lorange, Richard Labbé et Guillaume Lefrançois – le trio qui couvre la LNH – loin de Montréal. Les coûts du voyage ne valaient plus la chandelle, puisque les rencontres avec les athlètes ne se déroulent désormais plus qu’en visioconférence. L’équipe s’est rendue à Ottawa et à Toronto, accessibles en voiture, et encore, seulement quand les directives de la Santé publique le permettaient.

« Dans la vraie vie, dès qu’un joueur du Canadien respire quelque part, on est là. On les suit partout sur la route. Dans les rencontres présaisons, pendant la saison et en séries. »

Simon-Olivier l’affirme sans hésiter : décrire et décortiquer une partie en la regardant à la télévision constitue un défi. Il faut rendre compte de l’ambiance et des moments clés sans y être, en accordant toute sa confiance à la caméra. Pour présenter des analyses fidèles et vivantes du troisième tour des séries éliminatoires, son collègue Guillaume Lefrançois se trouve exceptionnellement à Las Vegas, aux États-Unis.

Même à Montréal, il n’est plus possible d’accéder à l’intimité des vestiaires pour questionner les vedettes du club dans l’ambiance qu’on imagine – encore trempées et à peine libérées de leur équipement, au beau milieu de leurs bâtons, patins et objets personnels.

Tous les journalistes assistent désormais aux mêmes rencontres virtuelles et entendent les mêmes déclarations des patineurs séparés en petits groupes. La crise sanitaire a sonné le glas de la nouvelle en primeur. « Dans l’univers du hockey, l’exclusivité se fait rare. Carey Price et Nick Suzuki ne m’ouvrent pas leur cœur pour me révéler des confidences. Cependant, quand on disposait de cinq minutes en tête-à-tête avec eux, on pouvait récolter leurs impressions sur une situation particulière et dénicher des histoires originales. Aujourd’hui, tout le monde pige dans un seul buffet », illustre Simon-Olivier, qui garde toutefois confiance que la situation reviendra à la normale dans les mois à venir.

On ne le dira jamais assez : établir un contact humain en personne est beaucoup plus facile. « On en vient à savoir comment briser la barrière de la langue avec les joueurs, comment mettre à l’aise ceux qui sont gênés devant la caméra. Sans devenir amis, on développe une relation professionnelle, et ce, même avec l’entraîneur. » Vu la distance imposée par la pandémie, Simon-Olivier n’a d’ailleurs, à ce jour, pas encore rencontré en personne Dominique Ducharme, l’entraîneur-chef intérimaire du CH.

Le rêve d’un garçon

Celui qui possède un baccalauréat en communications a fait ses premières armes à la Tribune et à la Voix de l’Est, puis a été embauché par La Presse en 2010 comme journaliste au pupitre. Il a ensuite participé à la création de La Presse+ et est devenu gestionnaire avant de revenir à ses anciens amours : l’écriture et l'expérience de terrain. Pendant deux ans, il a été affecté aux actualités générales et n’a pas hésité une seule seconde à soumettre sa candidature au poste de reporter sportif lorsque l’occasion s’est présentée à lui, en 2019. Tout petit, il rêvait déjà de couvrir le Bleu-Blanc-Rouge.

Ses attentes correspondent-elles à la réalité? « Oui! Je suis comblé, ce métier est fait pour moi », affirme-t-il. Il dresse cependant un constat qu’on ne peut faire qu’en entrant dans le vestiaire : il est moins facile qu’on peut le penser de critiquer des athlètes professionnels. « C’est une chose de désapprouver tel joueur avec tes amis, mais c’en est une autre d’aborder avec lui, yeux dans les yeux, les mauvaises stratégies ou les réflexes répréhensibles. »

Sa profession rêvée lui a permis de visiter bon nombre d’arénas en Amérique du Nord. Néanmoins, à ses yeux, le Centre Bell demeure l’un des mieux conçus pour les journalistes. La galerie de la presse est située au-dessus de la patinoire, tout autour de la glace. On y trouve le nécessaire pour y travailler confortablement (bureaux, chaises, télévisions, réseau sans fil), et même de bons vieux téléphones, derniers vestiges d’un temps révolu.

Un ascenseur privé permet par ailleurs aux membres des médias de se déplacer directement de la galerie de la presse vers le vestiaire des hockeyeurs après la troisième période. « Dans certaines villes, il faut prendre un remonte-charge ou se mêler aux partisans. Les journalistes les plus expérimentés connaissent les particularités de chaque aréna. À Boston, par exemple, tout le monde ramasse ses choses et descend cinq minutes avant l’issue du match. Tu finis par écouter les dernières minutes sur une petite télé pour te rendre à temps. »