Journaliste à La Presse, Tristan Péloquin écrit depuis plusieurs années sur les phénomènes sociaux qui voient le jour sur le web. Depuis le début de la pandémie, il a bien malgré lui troqué son rôle d’observateur pour être la cible d’injures et de cyberintimidation.

Publié le 28 avr. 2021
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Q. Tristan, tu as eu une année 2020 mouvementée. Peux-tu nous expliquer pourquoi?

R. Au début de la pandémie, je me suis intéressé assez rapidement au mouvement antimasque, aux adeptes de QAnon et aux groupes complotistes. J’ai réalisé qu’il y avait plusieurs chefs, que chaque chef avait ses « trolls » qui l’appuyaient en ligne, et que tous ces gens se rangeaient derrière la même cause : nier l’existence de la COVID-19.

Plus j’écrivais sur le sujet, plus je recevais des courriels de bêtises. J’ai reçu des messages baveux sur Facebook. Des gens ont commencé à écrire des commentaires sous les photos d’Halloween de mes enfants… Ma page Facebook était publique parce que j’y diffusais mes articles pour exposer des faits vérifiés au plus grand nombre de gens, mais j’ai dû couper l’accès parce que les commentaires devenaient hargneux.

Le complotiste et ex-policier Maxime Ouimet a par la suite publié sur sa page Facebook « Policier du peuple pour le peuple » [suivie par plus de 35 000 personnes NDLR] mon numéro de cellulaire et celui du journaliste de TVA Yves Poirier. Ça a déclenché une avalanche d’appels. Maxime Ouimet a été arrêté et des accusations de harcèlement ont été déposées contre lui. Je devrais être appelé à témoigner en cour dans les prochaines semaines.

J’ai réalisé que ces gens se fabriquent un univers parallèle dans lequel ils se donnent un rôle de chevalier de la justice. Comme si une force supérieure leur avait donné le mandat d’éveiller les consciences. Tu ne sais jamais ce que leurs partisans, qui sont très nombreux, peuvent faire. Il y a un risque de dérapage assez élevé. Quand on voit ce qui s’est passé au Capitole à Washington, on voit jusqu’où ces gens-là peuvent aller.

Q. Est-ce que cette intimidation a affecté la façon dont tu couvres ces sujets?

R. Je n’ai pas le choix d’essayer de contacter les gens du mouvement pour leur donner la parole, ça fait partie de la démarche journalistique. Mais c’est sûr que c’est toujours une petite source d’angoisse quand tu dois les contacter, car ils perçoivent ça comme une agression. Leur réflexe est de tout transmettre en direct sur internet. Quand tu leur poses des questions, leur stratégie est de changer de sujet et d’amener l’entrevue ailleurs, de te questionner toi, comme journaliste.

Q. Est-ce que tu remarques que la pandémie a eu un impact sur ces mouvements?

R. Oui, clairement. Avant, ils étaient très marginaux. Avec la pandémie, on sent qu’ils ont un appui plus fort. Beaucoup nous reprochent de ne pas leur donner un temps de parole équivalent à celui d’autres acteurs de la société. Les sympathisants antivaccins voudraient qu’on rapporte les théories antivaccins comme si c’était la vérité, alors que, dès qu’on creuse un peu, on voit que ce sont des informations biaisées. C’est ça qui est lourd : ils nous reprochent de cacher des informations, mais ces informations-là sont sans fondements. On a vérifié.

Q. Comment tout cela a-t-il affecté ta vie personnelle?

R. Quand tu reçois un courriel qui mentionne : « Ça ne doit pas être facile d’être dans ta peau et de démarrer ta voiture le matin », accompagné d’un émoticône de bombe, tu te dis que le gars exagère. Mais chaque fois que je sors de chez moi, je fais attention. L’autre jour, une dame est passée devant chez moi en prenant des photos. Elle m’a dit que c’était parce qu’elle trouvait ça beau. J’ai noté son numéro de plaque d’immatriculation.

Ça crée de la peur. Quand je sors faire du jogging, je regarde s’il y a quelqu’un qui me suit. Quand je sors du palais de justice, je prends des chemins inhabituels pour rentrer chez moi, je ne veux pas être pris en filature. Tout ça, c’est l’effet escompté. C’est ça, l’intimidation. Il faut se lever contre ça. J’ai été appuyé au maximum par mes patrons. Ils sont très à l’écoute. Ils m’ont offert d’écrire sur d’autres sujets, mais je ne veux pas baisser les bras, je ne veux pas céder devant l’intimidation. J’ai un travail à faire.