Je roulais sur la route 131, au cœur du Maine rural, à environ 1 h 30 au nord-est de Portland. Loin de la plage d’Ogunquit ou des lobster rolls de Kennebunk. Au détour d’une courbe, je l’ai tout de suite remarquée tant c’était impossible de ne pas la voir : la plus grande pancarte pro-Trump que je n’avais jamais vue dans la région.

Judith Lachapelle Judith Lachapelle
La Presse

Mon téléphone a sonné au même moment. J’ai viré dans l’entrée de la maison derrière la grosse pancarte pour me garer, le temps de prendre l’appel et mon carnet de notes.

Un homme est sorti de la maison et s’est avancé vers la voiture. Il s’est approché de la fenêtre pour voir qui était au volant. Tout en parlant au téléphone, je l’ai salué en souriant, lui faisant signe que je n’en avais pas pour longtemps.

Il n’avait pas l’air content du tout. Mais pas du tout du tout du tout.

Je me trouvais près de la municipalité d’Union, un bled situé à l’orée du 2e district congressionnel du Maine – l’État en compte deux, le premier regroupant les comtés du sud de l’État, incluant les stations balnéaires de York à Old Orchard Beach, avec les villes de Portland et Augusta. En 2016, Hillary Clinton a remporté le 1er district avec près de 15 points d’avance. Dans le 2e district, c’était complètement l’inverse : Donald Trump a gagné par plus de 10 points sur Clinton.

Cette année encore, les pancartes pro-Trump sont bien présentes dans le 2e district. Mais ici comme ailleurs, les esprits s’échauffent et le premier amendement de la Constitution – celui sur la liberté d’expression – s’exprime en masse sur les pelouses. Ceux qui plantent des affiches devant leur maison en plantent rarement qu’une. Et on devine dans certains quartiers, à contempler les forêts de pancartes de toutes tendances, que les relations entre voisins ne sont pas très cordiales…

Mon appel terminé, je suis sortie de la voiture pour présenter mes excuses au propriétaire.

Il n’avait plus l’air hargneux. Seulement suspicieux.

- Toutes mes excuses, monsieur, de m’être arrêtée chez vous. J’ai reçu un appel et je devais prendre quelques notes. C’était plus sécuritaire de m’arrêter.

- Oui, j’ai bien vu que vous étiez au téléphone… Qu’est-ce que vous faites ici? Vous arrivez de la Floride?

- Hein..? Ah! non, pas du tout! C’est une voiture de location! Je suis de Montréal! Je suis journaliste, je fais un reportage sur les élections.

- Ahhhhh! Je croyais que vous veniez pour vandaliser ma pancarte!

Il a éclaté de rire. Gordon Fay a alors raconté comment il avait dû demander à un charpentier du coin de lui faire une nouvelle pancarte après que la première ait été jetée à terre. « On l’a faite plus grosse, plus solide. Là, personne ne va la détruire! » Son téléphone a sonné. « Oui chérie… Non ne t’inquiète pas… C’est JUSTE une journaliste de Montréal… Hahahaha!… Je sais, je sais, moi aussi je pensais que... À tantôt… »

On a parlé longtemps. Assez longtemps pour que sa femme, puis son fils qui habite la maison voisine le rappellent pour savoir si tout allait bien. « On parle politique, là! », leur répondait-il avant de raccrocher. Il était intarissable. On a dû faire le bilan politique de tous les présidents depuis Kennedy. Trump, disait-il, a été le meilleur de tous, et oui, les Américains le porteront à nouveau au pouvoir, il en était certain.

Il n’a pas voulu que je le prenne en photo. « Prenez la pancarte en photo, plutôt! » Sur la route au même moment, des motocyclistes sont passés bruyamment, en levant le pouce en l’air devant sa pancarte. Il leur a envoyé la main. « Vous voyez? C’est comme ça tous les jours. Les gens adorent ma pancarte. »