« Vous allez vraiment passer cinq semaines avec nous? » Les policiers prennent un air étonné. Certains sont carrément méfiants.

Caroline Touzin Caroline Touzin
La Presse

Nous sommes à la mi-octobre au Complexe aquatique de Boucherville. Mon collègue photojournaliste Martin Tremblay et moi-même faisons connaissance avec les trente policiers du Service de police de l’agglomération de Longueuil (SPAL) qui s’apprêtent à vivre une expérience inédite.

Pour les cinq prochaines semaines, nous allons accompagner le groupe du matin au soir dans un stage de formation hors de l’ordinaire.

Le stage – baptisé projet Immersion – consiste à retirer les policiers de la patrouille et des enquêtes -30 à la fois- pendant cinq semaines pour les plonger dans des réalités qu’ils connaissent peu ou mal : écoles spécialisées pour enfants autistes, refuges pour itinérants, mosquées, organismes d’aide aux immigrants, etc.

L’horaire est chargé. Nous n’aurons pas le temps de faire des longueurs de piscine.

C’est leur chef, Fady Dagher, qui m’a invitée à documenter l’expérience.

Je l’ai interviewé pour la première fois alors qu’il était commandant du poste de quartier de Saint-Michel à Montréal il y a une dizaine d’années.

Déjà à l’époque, il trouvait qu’une approche policière basée uniquement sur la répression n’était pas efficace. ll appuyait alors le projet de deux de ses patrouilleurs d’ouvrir un club de boxe pour tisser des liens avec des jeunes susceptibles d’être recrutés par des gangs de rue.

Il a par la suite intégré l’état-major du SPVM où il a piloté des dossiers chauds comme la gestion du dossier de la santé mentale lors des interventions policières, la lutte contre la radicalisation et le profilage racial.

Nommé à la tête du SPAL il y a trois ans, M. Dagher est toujours préoccupé par les mêmes enjeux.

Au fil des ans, j’ai moi-même eu l’occasion de faire des reportages approfondis sur ces sujets délicats.

Lorsque M. Dagher a élaboré son projet, il m’a contacté pour m’offrir de vivre cette immersion aux côtés de ses policiers. Il savait que j’allais dépeindre la réalité sans sensationnalisme ni enjolivement.

Et que pour ce faire, j’avais besoin d’avoir carte blanche. Bref, un accès exclusif sans restriction aux cinq semaines du projet. Je devais être témoin autant des bons coups que des échecs. Évidemment, le SPAL n’allait avoir aucun droit de regard sur les reportages avant publication.

Pour moi, ces cinq semaines allaient être une occasion unique d’entrer dans l’univers des patrouilleurs, ces agents – souvent en début de carrière – qui répondent aux appels d’urgence des citoyens. Des gars et des filles de terrain qui ne savent jamais ce qui les attend l’autre côté d’une porte, alors qu’ils débarquent toujours en pleine crise. Qu’est-ce qui les anime? Quels sont leurs défis? Leurs limites?

Surtout que le projet Immersion dans lequel je m’apprête à plonger est né d’un constat brutal : les patrouilleurs consacrent seulement 30 % de leur temps à la répression, alors que l’essentiel de leur formation est basé là-dessus. En effet, 70 % des appels d’urgence qui nécessitent le déplacement d’un patrouilleur n’ont rien à voir avec la criminalité.

Les interventions auprès de personnes vulnérables occupent la majorité de leur temps. Et elles sont de plus en plus complexes! Or, ces policiers – qui sont sur la ligne de front de la santé mentale et de la détresse humaine – manquent d’outils pour bien intervenir, constate le chef de police.

Au jour 1 du projet, donc, j’explique aux policiers que je suis là pour « m’immerger » dans leur immersion. Ils sont surpris que La Presse nous libère –-mon collègue photographe et moi – aussi longtemps. Surtout que je leur annonce qu’on reviendra les voir après le stage, lorsqu’ils seront de retour sur le terrain, pour voir ce qu’ils ont tiré de leur expérience.

Pour représenter fidèlement leur expérience, je ne peux pas me contenter de passer une journée ou deux avec eux. Je dois être témoin des moments où ils seront ébranlés, choqués ou émus. Et évidemment, impossible de prévoir lorsque ces moments surviendront. Il faut être là tout le temps.

Aussi, gagner la confiance d’inconnus prend du temps. Au fil des semaines, ces policiers se sont confiés à moi sur les difficultés de leur métier; sur le sentiment d’impuissance – voire l’usure – que peut entraîner un plongeon quotidien dans la misère humaine.

Un jour, au beau milieu du stage, alors qu’un patrouilleur – un gars au physique de joueur de football – coupait des légumes dans un organisme communautaire, il m’a montré sa cicatrice sur son bras droit. Il m’a décrit l’agression grave dont il a été victime alors qu’il répondait à un appel d’urgence. En s’ouvrant sur son choc post-traumatique, le colosse est venu les yeux humides et ce n’était pas à cause de la présence d’oignons dans la cuisine.

D’autres après lui m’ont confié des scènes troublantes qu’ils ont vécues. Des événements qui leur ont causé des traumatismes au point où j’y ai vu la nécessité d’y consacrer tout un article dans mon grand reportage.

Ces « cicatrices invisibles » portées par les patrouilleurs influencent leur travail sur le terrain.

Après cinq semaines de stage, nous avons enchaîné deux quarts de travail – de 7h à minuit – où nous avons plongé dans la réalité policière de 2020. Durant la journée, les appels liés à la santé mentale et la détresse humaine se sont enchaînés au point où les policières que nous accompagnions n’ont même pas eu le temps de manger.

Notre grand reportage est d’autant plus d’actualité que Québec vient de mandater des experts pour proposer à l’automne prochain des solutions pour moderniser la loi sur la police et améliorer le lien de confiance entre les organisations policières et les citoyens.