Publié le 12 janv. 2008
Marc-André Lussier LA PRESSE

Le récit autobiographique de la bédéiste française d'origine iranienne Marjane Satrapi est aujourd'hui devenu l'un des films d'animation les plus célébrés dans le monde. Persepolis en dessin animé? Au départ, l'auteure ne croyait même pas à l'idée...

Née en 1969 à Téhéran, Marjane Satrapi a vécu paisiblement là-bas les 10 premières années de son existence. Puis, la grande histoire s'en est mêlée. Le régime du shah a été remplacé. Une république islamiste a été instituée. Tout a alors basculé pour elle. Le pays est devenu trop étroit pour une gamine au tempérament rebelle qui s'apprêtait justement à entrer dans l'adolescence. Avec le soutien de ses parents, des intellectuels engagés, Marjane s'est exilée. D'abord en Autriche. Puis, en France.

Des années plus tard, la jeune femme décide de raconter son histoire - et celle de sa famille - dans une bande dessinée en noir et blanc, histoire d'expliquer comment elle a vécu la révolution islamiste au quotidien.

«Sincèrement, je croyais n'en faire imprimer que quelques exemplaires et les refiler à mes amis! racontait Marjane Satrapi à La Presse lors d'une interview réalisée au Festival de Toronto l'automne dernier. Jamais je n'aurais pu m'attendre à ce que les albums aient une telle résonance.»

Le ton, mélange d'humour grinçant et d'émotion, tout comme l'originalité des dessins, imposent très vite Persepolis. Et en font un genre de phénomène. Trois autres tomes sont bientôt lancés. Avec toujours autant de succès. L'histoire de l'Iran dans le tumulte des années 80 trouve un fort écho dans la mesure où l'auteure emprunte le regard d'une adolescente dont la vie est directement affectée par l'imposition de nouvelles règles. Avec, aussi, tout le bouillonnement intérieur que cela suppose. Même si le contexte dans lequel défile le récit de sa bande dessinée était très précis, Satrapi tenait mordicus à en conserver le caractère universel dans le film d'animation qu'elle vient de coréaliser avec son complice Vincent Paronnaud, une star de la bédé underground.

Car les propositions d'adaptations cinématographiques sont arrivées, bien sûr. Assez rapidement même. Elles ont d'ailleurs un peu pris la jeune femme au dépourvu. «Je n'entretenais aucun fantasme par rapport au cinéma, raconte Satrapi. Aussi ai-je d'abord trouvé les propositions un peu farfelues, notamment celles qui provenaient des États-Unis. Je voyais mal cette histoire en images réelles, pas plus que je ne parvenais à imaginer mes personnages avec des visages de stars hollywoodiennes!»

L'idée d'une transposition en dessin animé a quand même fait son chemin dans son esprit. À la demande d'un producteur qu'elle connaissait, Marjane Satrapi a consenti à réfléchir à la chose.

«Le monde du cinéma m'était totalement étranger. Si jamais je m'attaquais à une adaptation destinée au grand écran, il ne faisait aucun doute que je devais travailler avec Vincent Paronnaud. Non seulement est-il mon meilleur ami, mais nous partageons aussi la même vision artistique; la même exigence; la même soif d'intégrité.»

Les deux complices s'attellent d'abord à la tâche d'écrire un scénario. L'exercice est ardu.

«Quand nous avons commencé le processus d'écriture, nous nous sommes franchement demandé si l'idée de transposer cette histoire dans un film était réalisable», indique Satrapi.

«Il fallait trouver une autre structure et repartir pratiquement de zéro, fait par ailleurs valoir Paronnaud. Le fait que nous disposions déjà d'un matériel de base solide nous a sauvés en un sens. L'axe est différent des albums, mais on y reconnaît bien l'oeuvre de Marjane. Tout comme son style.»

De grands comédiens

Dans leur processus créatif, Satrapi et Paronnaud ont rapidement fait appel aux acteurs qui allaient prêter leurs voix aux personnages.

«Nous tenions à travailler avec eux en studio avant même la réalisation du film afin de pouvoir adapter ensuite l'animation au jeu des comédiens, explique l'auteure et coréalisatrice. Nous avons enregistré les parties de chacun individuellement. Et c'est moi qui leur donnais la réplique!»

Marjane Satrapi s'est ainsi retrouvée à travailler de façon étroite avec, entre autres, Chiara Mastroianni (qui campe son alter ego), Catherine Deneuve (sa mère) et Danielle Darrieux (sa grand-mère). Également avec Gena Rowlands, Sean Penn et Iggy Pop pour la version anglaise, laquelle a aussi été dirigée par le tandem Satrapi-Véronnaud.

«Au début, il était bien sûr un peu intimidant de se retrouver face à d'aussi grands comédiens, concède celle qui en était à sa toute première réalisation. Cela dit, ces grands professionnels maîtrisent leur talent de remarquable façon. Ils n'ont aucune réticence à être dirigés. Au contraire. Ce sont des gens très consciencieux qui comprennent parfaitement la précision que requiert ce genre de travail. Tous les jours, il ont été généreux et disponibles.»

Marjane Satrapi n'a pas foulé le sol de son pays natal depuis plusieurs années. Ses albums y sont interdits, bien qu'ils y circulent sous le manteau. Elle ne voit pas encore le jour où Persepolis pourrait être projeté là-bas, d'autant plus que le bureau du cinéma iranien avait officiellement fait une plainte à l'ambassade de France avant la présentation du film au Festival de Cannes. Où le film a d'ailleurs obtenu le prix du jury (ex aequo avec Lumière silencieuse de Carlos Reygadas).

«Il faut d'abord voir dans ce film un thème humaniste, universel, et une volonté d'aller à l'encontre de tous les clichés habituellement véhiculés sur la société iranienne, avait déclaré Marjane Satrapi lors d'une conférence de presse au Palais des festivals de Cannes. En tant que démocrate, je crois à la liberté d'expression la plus totale. Je suis ouverte à toutes les critiques. On peut ainsi ne pas être d'accord avec ma démarche. Et c'est bien tant mieux.»

Rappelons que Persepolis représentera la France dans la course à l'Oscar du meilleur film en langue étrangère.