Marc-André Lussier LA PRESSE

Après un week-end où les milliers de journalistes ont passé leur temps à se bousculer dans le chaos le plus total pour arracher une place (pas assez nombreuses pour tout le monde), aux projections et conférences de presse des Indiana Jones et autres Vicky Cristina Barcelona de ce monde, le Festival a repris hier sa «vitesse de Croisette» avec la présentation du nouveau film de Luc et Jean-Pierre Dardenne.

Les frangins belges, déjà lauréats de deux Palmes d'or (Rosetta en 1999 et L'enfant en 2005), offrent cette année Le silence de Lorna, un film aussi magnifique que rigoureux, qui s'inscrit de façon cohérente dans la démarche de cinéastes qui traquent le caractère humain de toute situation, même les plus difficiles.

«C'est cela qui nous intéresse, a indiqué hier Luc Dardenne après la projection. Cela dit, il nous est difficile de tout analyser, ou d'expliquer d'où viennent les choses. Le poète Henri Michaux a déjà dit que «l'artiste n'est pas maître chez lui». Nous ne nous préoccupons pas du tout du pourquoi. Nous, on fait ce qu'on fait. C'est tout.»

Le silence de Lorna est le portrait d'une femme albanaise qui, pour réaliser son rêve d'ouvrir un snack-bar à Liège avec son amoureux (lui aussi d'origine albanaise), accepte de contracter un mariage en blanc afin d'obtenir la citoyenneté belge. Selon le plan d'un «homme du milieu», qui fait de Lorna sa complice, le mari belge - junkie - doit ensuite mourir d'une surdose afin qu'un mafieux russe - prêt à payer beaucoup - puisse épouser Lorna. Et obtenir à son tour la nationalité. L'argent obtenu devra ainsi servir à financer l'achat du snack-bar...

Mais l'affaire n'est pas aussi simple. Comptez sur les Dardenne pour insérer dans cette histoire l'un de ces petits détails qui font qu'une machine s'enraye complètement. Dans ce cas-ci, le facteur «humain» vient perturber le plan dès le moment où le faux mari belge, interprété avec beaucoup de conviction par Jérémie Renier (habitué du cinéma des Dardenne), réclame à Lorna son «aide».

Arta Dobroshi, une actrice encore inconnue à l'extérieur des frontières de son pays, offre une superbe composition dans le rôle-titre. Elle occupe d'ailleurs tellement bien l'espace que les cinéastes ont conçu leur mise en scène en conséquence.

«Notre caméra est cette fois beaucoup plus calme, explique Luc Dardenne. Nous voulions simplement regarder Lorna. La regarder, elle, et les quatre hommes qui l'entourent dans cette histoire, sans s'immiscer dans son énergie. En fait, nous voulions enregistrer plutôt qu'écrire avec notre caméra. Nous souhaitions que le spectateur prenne sa place entre les personnages.»

Ce procédé fait ainsi en sorte qu'il se développe une empathie totale avec cette jeune femme venue d'ailleurs, même dans les moments où les gestes qu'elle fait sont pour le moins discutables.

À cet égard, la dynamique s'apparente un peu à celle qui marque le plus récent film de Ken Loach, It's a Free World, dans la mesure où l'on est ici en face de personnes prêtes à prendre tous les moyens nécessaires pour obtenir «ce qu'elles pensent être leur part de bonheur», comme le dit Jean-Pierre Dardenne.

Alban Ukaj, qui interprète l'amoureux de Lorna, a d'ailleurs tenté d'exprimer la sensation que ressentent ceux qui se sentent ainsi dépossédés.

«Ce que vivent les personnages dans ce film n'est pas unique. Plusieurs habitants des pays pauvres des Balkans pourraient avoir des histoires similaires. J'ai personnellement dû vivre un petit moment dans un camp de réfugiés au moment de la guerre du Kosovo. Laissez-moi vous dire qu'il n'y a rien de plus difficile que d'essayer de trouver une place dans un monde où il n'y en a finalement aucune pour vous. Certains préfèrent mourir plutôt que de subir cette humiliation. Parce que l'humiliation est la pire chose qui existe.»

Rappelons que si les frères Dardenne ressortaient de nouveau vainqueurs de la compétition cannoise, ils s'inscriraient dans l'histoire du festival en étant les tout premiers à obtenir la Palme d'or une troisième fois.

«Mais nous ne pensons pas à cela, répondent en choeur les cinéastes. Nous sommes déjà heureux d'avoir la chance de venir présenter notre nouveau film ici. C'est au moment où les projections ont lieu que nous sommes un petit peu plus anxieux, à vrai dire. Et puis ce qui arrive après, eh bien Inch'Allah!»

Les Films Séville ayant acquis les droits de distribution, le nouveau film des frères Dardenne devrait en principe prendre l'affiche au Québec l'automne prochain.

À surveiller

La compétition se poursuit par ailleurs aujourd'hui avec deux film américains très attendus: The Exchange de Clint Eastwood (anciennement intitulé Changeling) et Two Lovers de James Gray.

Notre critique

Le silence de Lorna
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