Normand Provencher LE SOLEIL

Le 61e Festival de Cannes sera chose du passé ce soir. Déjà, le monde se fait plus rare aux conférences de presse. Le Marché du film se vide graduellement de ses milliers d'acheteurs et de vendeurs. L'aéroport de Nice est pris d'assaut. Après 12 jours, l'heure est aux prédictions en vue de la remise des médailles. Vingt-deux appelés, et bien peu d'élus. 

Le cru 2008 de la compétition officielle ne passera pas à l'histoire. Aucune production ne se démarque vraiment. Aucune certitude, ou si peu, sur le palmarès final, dévoilé demain soir. Aucun gros coup de coeur, quelques belles surprises et plusieurs coups de cafard. Si Cannes 2008 est le reflet de l'état de la planète, elle ne tourne pas trop rond, la planète... 

Jour de tombée oblige, ce texte ne peut tenir compte des films à venir dans le dernier droit de la compétition. On pense à Palermo Shooting, de Wim Wenders (un chouchou de la Croisette), Synecdoche, New York (de l'original Charlie Kaufman, avec le rarement mauvais Philip Seymour Hoffman), Il Divo (du très politique Paolo Sorrentino) et Entre les murs (du toujours intéressant Laurent Cantet). Il serait étonnant que Magic, du cinéaste de Singapour Eric Khoo, d'une durée d'une heure quinze et tourné en seulement neuf jours, cause la surprise. 

Le favori : Waltz with Bashir 

Le président Sean Penn et son jury se sont mis d'accord sur une chose au début du Festival : les gagnants devront être des cinéastes «conscients du monde dans lequel ils vivent». Un souhait bien vague, qui exclut du coup quelques films cultivant un nombrilisme ennuyeux, comme Serbis et La frontière de l'aube. Deux films que Le Soleil n'a pu voir, La femme sans tête et Delta, sont aussi unanimement dénoncés. 

Dans les circonstances, il est à peu près certain que le film d'animation Waltz with Bashir, sur le massacre des camps palestiniens de Sabra et Shatila, remportera l'un des prix les plus prestigieux. Avec un président résolument antimilitariste et deux membres du jury qui ont des atomes crochus avec ce film - la réalisatrice du film d'animation Persepolis, Marjane Satrapi, et l'actrice israélo-américaine Natalie Portman - , il n'est pas exclu qu'on lui décerne même la Palme d'or. Ce serait la première fois que Cannes octroierait sa plus grande récompense à un film d'animation. 

Le dilemme de Penn 

Son plus proche rival devrait être The Exchange, de Clint Eastwood. Cette histoire tragique d'une femme (Angelina Jolie) à la recherche de son fils, qui part en croisade contre la police corrompue du Los Angeles des années 20, a bouleversé la plupart des festivaliers. 

La situation est toutefois délicate pour Sean Penn. Son coeur penche sûrement en faveur du film de son compatriote, mais sa tête lui dit aussi qu'on lui pourrait lui reprocher de renvoyer l'ascenseur à Eastwood. C'est grâce à lui qu'il avait obtenu son Oscar (pour Mystic River). Cruel dilemme. 

Histoire de voir figurer The Exchange au palmarès, le jury pourrait être tenté de lui décerner le Prix d'interprétation féminine. Jolie a toutefois une rivale de taille en l'Argentine Martina Gussman, troublante dans le rôle d'une autre mère courage, dans Leonera. Quand on connaît l'habileté des frères Dardenne à glisser ses poulains dans le palmarès cannois, il ne faudrait pas non plus négliger la vedette du Silence de Lorna, l'Albanaise Arta Dobroshi. 

Le sort du Desplechin 

Il sera intéressant de voir le sort réservé à Un conte de Noël, d'Arnaud Desplechin, le seul film à s'être attiré des éloges de la presse française et étrangère des revues spécialisées. Cette histoire de famille dysfonctionnelle, au ton plutôt étrange, n'offre rien en tout cas pour conquérir le grand public, ce qui ne serait pas une première dans l'histoire du Festival de Cannes. 

Si Un conte de Noël remporte un prix important, ce pourrait être celui d'interprétation masculine, pour Mathieu Amalric. À moins que Benicio del Toro, dans (le trop long et pas réussi) Che, ait été suffisamment convaincant pour aspirer à l'honneur. On en doute. 

Notre choix irait plutôt à l'Américain Joaquin Phoenix, troublant dans son rôle d'homme dépressif, partagé entre deux femmes, dans Two Lovers, de James Gray. On verrait bien aussi figurer au palmarès l'un des quatre frères brésiliens du film de Walter Salles, Lindha de Passe, voire les quatre. 

Le Atom Egoyan, Adoration, a reçu un accueil mitigé en projection de presse. Sean Penn tombera-t-il quand même sous le charme de ce fil hyper-cérébral, moins réussi que De beaux lendemains

Trois négligés pourraient venir brouiller les cartes, l'intéressant (mais austère) Les trois singes, du Turc Nuri Bilge Ceylan; le douteux docudrame italien Gomorra; et 24 City, du Chinois Jia Zhange.