Publié le 18 févr. 2010
Marc-André Lussier LA PRESSE

Est-ce un simple effet du hasard ou une volonté précise des sélectionneurs? Depuis trois jours, les festivaliers berlinois ont pu se vautrer dans les états d'âme de personnages issus de la bourgeoisie américaine, branchée et libérale. Greenberg, Please Give et The Kids Are All Right ont évidemment leur identité propre, mais il est assez remarquable de constater à quel point ces productions, déjà présentées au Festival de Sundance, déclinent pratiquement les mêmes thèmes en empruntant le même ton.

Si, comme nous l'avons déjà dit, Noah Baumbach n'a pas fait de vagues dans la compétition avec son Greenberg, Nicole Holofcener (Please Give) et Lisa Cholodenko (The Kids Are All Right), dont les films ont été programmés ici hors concours, ont en revanche su attirer l'attention.

Please Give se distingue surtout grâce à la présence de Catherine Keener, très juste dans le rôle d'une antiquaire de Manhattan trop sensible à la misère des autres. Au point où elle tente d'anesthésier sa culpabilité en donnant sans mesure aux déshérités de façon parfaitement compulsive. Holofcener, qui a notamment fait sa marque en réalisant plusieurs épisodes de la série Sex and the City, possède le sens des situations et des dialogues. Mais son film, agréable, reste néanmoins prévisible. Et trop sage.

Lisa Cholodenko, qui n'avait rien tourné pour le grand écran depuis Laurel Canyon il y a huit ans, est de son côté arrivée à Berlin avec un véritable crowd pleaser sous le bras. Dans The Kids Are All Right, Julianne Moore et Annette Bening forment un couple lesbien vieux de 20 ans, parent de deux ados. Le jour où elle atteint l'âge de la majorité, leur fille entre en contact avec le père biologique (Mark Ruffalo), un type qui, à l'époque où il était étudiant, avait donné son sperme à une banque.

La réalisatrice, révélée par High Art il y a plus de 10 ans, dresse le portrait d'une relation de couple établie depuis toujours, appelée à se transformer par l'arrivée d'un inconnu au sein de la dynamique familiale.

«Il s'agit avant tout du portrait d'un mariage et d'une famille, précisait hier Julianne Moore au cours de la conférence de presse. C'est pareil pour tout le monde, peu importe l'orientation sexuelle. Il est très rare qu'on s'attarde dans un film à explorer une relation de couple à long terme. C'est ce que je trouvais attirant dans ce scénario. Le droit à la famille, c'est aussi la somme de temps et d'efforts qu'on y investit.»

Il aura fallu de longues années avant que The Kids Are All Right puisse enfin voir le jour. Julianne Moore était de l'aventure depuis le tout début, mue par un désir de travailler avec une réalisatrice dont elle a beaucoup apprécié les films. Le long métrage arrive à une époque où la question du droit au mariage des personnes de même sexe est beaucoup débattue aux États-Unis.

«Je ne me considère pas du tout comme une cinéaste militante, ni même politisée, a déclaré Lisa Cholodenko. Mais je trouve quand même très à propos cette sortie du film au moment où il y a beaucoup d'activités et de discussions autour de ces questions.»

Aimée de tous

Une journaliste présente à la conférence de presse a par ailleurs demandé à Julianne Moore comment elle réagissait à l'idée d'être aimée de tous, hommes, femmes, hétéros et homos.

«Il est souhaitable d'être aussi bien entourée! a-t-elle dit en souriant. J'en suis très flattée. Mais je sais que cela découle des films. Je me considère chanceuse d'avoir pu être associée à autant de projets intéressants. Vous savez, les gens ne viennent pas voir des acteurs sur un écran de cinéma. Ils viennent se voir eux-mêmes. Quand quelqu'un vient nous dire qu'il s'est reconnu dans le personnage qu'on joue, c'est le plus beau compliment qu'on puisse recevoir.»

Dernière ligne droite à Berlin

Déjà, 14 des 20 films inscrits en compétition officielle de la Berlinale ont maintenant été projetés. Aucun d'entre eux n'est clairement favori pour l'Ours d'or.

Bal (Honey), dernier volet d'une trilogie du cinéaste turc Semih Kaplanoglu, séduit par la rigueur de la mise en scène et la composition de ses images. Le récit de ce petit garçon s'inventant un monde à l'intérieur d'une forêt aurait toutefois gagné des points s'il avait été un peu plus engageant.

Shekarchi (The Hunter) est plus troublant, dans la mesure où l'Iranien Rafi Pitts orchestre une lutte acharnée entre deux policiers de Téhéran alors que la colère gronde dans les rues. La répression s'accentue. Impossible de regarder ce long métrage sans penser à Neda Agha-Soltan, jeune femme abattue au cours des manifestations l'été dernier, figure emblématique de la résistance des forces de l'opposition en Iran.

Shahada (Faith), un premier long métrage de Burhan Qurbani (cinéaste allemand d'origine afghane), aborde des questions cruciales d'identité à travers le parcours de trois jeunes musulmans vivant à Berlin. Un policier a commis un acte dont il se sent coupable; la fille d'un imam décide d'avorter; un jeune Nigérian lutte contre ses pulsions homosexuelles. Qurbani ne manie pas tout à fait bien les fils de ce récit ambitieux, mais il a le mérite d'entrer dans le coeur de son sujet.

Kak Ya Provel Etim Letom (How I Ended This Summer), première entrée russe en compétition depuis cinq ans, se distingue par la qualité d'interprétation de ses deux interprètes (Grigory Dobrygin et Sergei Puskepalis), de même que par la beauté âpre de ses images. Une base russe dans l'Arctique, deux hommes, complètement isolés, mis à part les communications - difficiles - par radio. Une nouvelle tragique survient dans la famille de l'un, que l'autre décide ne pas relayer. Un huis clos étouffant, campé dans l'immensité d'un territoire sans repères. Même si ce film à intensités variables est un peu long, le réalisateur Alexei Popogrebsky (Simple Things) parvient quand même à soutenir l'intérêt.