À la seconde où le personnage central de Roman lance cet appel, « Peuple de La Maca », au cœur de l’énigmatique prison en retrait d’Abidjan, il sait que son existence a basculé. Il sait qu’il a gagné l’âme des autres détenus. Il sait qu’il vient de sauver sa vie.

André Duchesne André Duchesne
La Presse

Oh ! Il reste encore bien des périls avant que la nuit ne s’achève et que la lune rouge ne se couche juste avant l’aube, mais Roman a dès lors compris que dans cette prison de tous les dangers, le pouvoir des mots est l’équivalent d’un filtre ensorcelant. Et il va prendre le temps nécessaire pour en faire un apprentissage adéquat.

Le soleil va alors se lever sur une fin ouverte, laissant Roman seul devant le spectateur dans une cour intérieure déserte où il a gagné le droit qu’on le laisse tranquille.

Voilà un destin fascinant. Voilà une histoire captivante que nous livre le réalisateur ivoirien Philippe Lacôte dans un drame carcéral à la matière, l’accent et le rythme singuliers. Ce huis clos où la survie se conjugue aux alliances et aux rapports de forces entre des centaines d’hommes a du coffre.

À la fois belle et terrifiante, cette histoire porte le titre tout à fait approprié de La nuit des rois. Candidat de la Côte d’Ivoire pour l’Oscar du meilleur film international (on saura lundi s’il est finaliste), ce long métrage raconte l’histoire de Roman (formidable Bakary Koné), jeune homme héritant de ce surnom à son arrivée à la prison de La Maca.

En fait, Roman n’est pas un surnom, mais un titre, car celui qui se le voit attribuer doit raconter une histoire toute la nuit à tous les autres détenus suspendus à ses lèvres s’il veut survivre. Et ici, le sort de Roman est d’autant plus fragile que ce dernier arrive au moment où Barbe Noire (Steve Tientcheu), le chef des prisonniers, est en voie de se faire détrôner, ce qui se traduit par une période de grande tension.

La mission de raconter qui attend Roman au cours de la nuit renvoie aux traditions orales africaines. Il fallait donc des dialogues forts pour rendre hommage à celles-ci. Et ils le sont.

Mais il y a aussi des silences, autant de moments suspendus dans l’espace pour mieux nous faire ressentir l’avalanche de sentiments et de situations surgissant aux quatre coins de cet établissement glauque : peur, haine, colère, vengeance, mais aussi amitié et même désir par l’intermédiaire d’un personnage transsexuel s’offrant aux plus puissants.

La mise en scène est à l’avenant du scénario. Ainsi, lorsque Roman est conduit dans la grande salle où il doit accomplir sa tâche, on lui passe un vêtement mauve satiné et il avance son visage éclairé par un accompagnateur tenant une lanterne avec des dizaines de prisonniers à sa suite. Saisissant, l’effet rappelle celle d’un boxeur, les yeux dans le vide, s’avançant vers son combat.

Par ailleurs, l’histoire que Roman raconte au peuple de La Maca puise dans une histoire réelle : celle de Zama King, un caïd des quartiers populaires d’Abidjan qui, le jour où il a perdu son ascendant sur le peuple, a été sauvagement lynché à mort.

Le récit de Roman, très imagé, transporte ceux qui l’écoutent tantôt au bord de la mer, tantôt à la campagne, tantôt au cœur d’un duel émaillé de sorcellerie et de réalisme magique. Qu’en conclure sinon que les gens vivant dehors ne sont peut-être pas plus à l’abri que les prisonniers de La Maca ?

Rappelons que cette coproduction repose sur un apport très important du Québec dans les départements techniques (images, son, montage, etc.).

En salle et en VSD sur la plateforme du TIFF

IMAGE FOURNIE PAR AXIA FILMS

Affiche de La nuit des rois

DRAME CARCÉRAL
La nuit des rois
Philippe Lacôte
Avec Bakary Koné, Steve Tientcheu, Digbeu Jean Cyrille et Denis Lavant
1 h 33
★★★½