Vitres cassées et amas de débris : l’ancien cinéma Paradis de Tétreaultville n’a rien à voir avec la maison du 7e art qu’il était jadis. Le bâtiment de la rue Hochelaga étant abandonné depuis une dizaine d’années, des résidants prennent aujourd’hui la parole, voulant mieux pour leur quartier. Méfiant en raison des tentatives de projets qui ont échoué par le passé, le propriétaire Vincenzo Guzzo souhaite une ouverture claire de la part de l’arrondissement pour remplacer le cinéma par un immeuble locatif.

Florence Morin-Martel
Florence Morin-Martel La Presse

« Il commence à y avoir de la vermine », déplore Stéphanie Lapointe, rencontrée devant l’ancien cinéma, juste en face de chez elle. Le 16 juin, la résidante de Tétreaultville a diffusé à nouveau une pétition lancée l’an dernier pour préserver le cinéma Paradis. De multiples signatures se sont alors ajoutées, jusqu’à atteindre 1600 appuis.

À la base, la pétition visait à « sauver le cinéma Paradis », mais les citoyens rencontrés par La Presse veulent simplement que le bâtiment soit restauré. Pharmacie, logements, salle de spectacle et maison des jeunes sont autant de reconversions envisagées pour le bâtiment au coin des rues Hochelaga et Liébert.

« Faites de quoi d’utile, faites de quoi de beau, tout sauf cette tabarouette de bâtisse-là », lance Lucie Cimon, enseignante dans le quartier.

Lors de la visite de La Presse, le 23 juin, il y avait de la vitre cassée sur le terrain, une porte intérieure saccagée et de nombreux détritus, dont le contenu d’une poubelle renversée sur le sol.

« C’est répétitif »

Pour les résidants de Tétreaultville, l’histoire du cinéma Paradis est un véritable jour de la marmotte, condamné à se répéter. Régulièrement, le même scénario se produit : des gens forcent les portes pour entrer, la police est appelée et de nouveaux panneaux de bois sont installés. « C’est répétitif », se désole Paméla Lemay, qui habite juste en face. « Et ce n’est pas sécuritaire pour les jeunes enfants », renchérit Lucie Cimon.

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Abandonné depuis une dizaine d’années, l’ancien cinéma Paradis est devenu un lieu jonché de déchets, infesté de rats et de vermine.

Depuis sa fermeture en 2009, l’ancien cinéma acquis en 1974 par la famille Guzzo n’a pas eu de deuxième vie. Au fil des années, le propriétaire Vincenzo Guzzo et l’arrondissement de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve n’ont pas réussi à s’entendre sur l’avenir du bâtiment. En 2010, un projet de bureaux n’a jamais vu le jour.

Négociations au point mort

En 2019 et en 2020, l’arrondissement et Vincenzo Guzzo ont tenté de trouver un nouveau terrain d’entente. Dans un échange de courriels obtenu par La Presse, un conseiller en aménagement de l’arrondissement commente un plan préliminaire et indique que l’immeuble devrait être de trois étages. Joint au téléphone, Vincenzo Guzzo affirme qu’il voulait plutôt construire un immeuble locatif de cinq ou six étages.

Ce dernier se désole que le cinéma Paradis soit à l’abandon.

Ça vaut quoi pour ma famille et mon enrichissement personnel ? Rien. Avec un projet, je pourrais faire de quatre à dix millions. Pourquoi, comme homme d’affaires capitaliste, ça ne m’intéresserait pas de faire un projet là ?

Vincenzo Guzzo

Le propriétaire n’est pas prêt pour autant à accepter un projet qu’il juge « moins d’envergure ». Les tentatives des années précédentes le laissent amer. « La Ville aime faire gaspiller de l’argent », s’indigne Vincenzo Guzzo, en soulignant les coûts qu’il juge exorbitants pour déposer un projet. Dans ce contexte, il veut avoir l’assurance que l’arrondissement sera prêt à accepter son projet d’immeuble de cinq ou six étages, avant de se lancer dans les démarches.

Nadia Said, chargée de communication de l’arrondissement de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve, affirme que Vincenzo Guzzo doit d’abord discuter avec la division de l’urbanisme avant que la Ville puisse se prononcer. « C’est une pratique fréquente de s’asseoir avec les promoteurs en amont pour les aider à développer un projet conforme ou à se retrouver dans les processus », a-t-elle écrit à La Presse.

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Depuis sa fermeture en 2009, l’ancien cinéma acquis en 1974 par la famille Guzzo n’a pas eu de deuxième vie.

Contrer la détérioration de Tétreaultville

En attendant qu’un projet voie le jour, les résidants du quartier ont l’impression d’être laissés à leur sort. « Si la Ville nous servait bien, quelque chose aurait été fait avant », affirme Lucie Cimon. Cette dernière déplore la présence de déchets autour du cinéma Paradis, qui se retrouvent jusque dans sa cour. « C’est laid, c’est épouvantable », dit-elle en soupirant.

La désolation de l’ancien cinéma contraste avec l’effervescence du quartier qui se transforme. À deux pâtés de maisons, une école est en pleine construction. « C’est un quartier que moi j’adore et qui commence à s’améliorer, mais qui s’était détérioré à cause de bâtisses à l’abandon », remarque Lucie Cimon. Pour l’enseignante, il est impératif de ne pas laisser le même scénario se produire encore.

Réactions des candidats à la mairie

Marc-Antoine Desjardins, candidat à la mairie de l’équipe Ralliement pour Montréal, dit vouloir écouter les citoyens et « aller dans le sens d’un projet répondant aux besoins locaux avant ceux d’un promoteur immobilier ». Il évoque la possibilité de logements abordables ou de commerces de proximité.

Karine Boivin Roy, conseillère de ville dans Mercier–Hochelaga-Maisonneuve, estime que l’ancien cinéma Paradis est emblématique de la dévitalisation du quartier. « Ensemble Montréal s’engage à régler ce dossier à la faveur de tous les citoyens avec une approche de partenariat », a-t-elle écrit à La Presse.

Pas de nouveau cinéma dans l’Est

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Pour Jonathan Royer, 35 ans, le cinéma Paradis est un endroit rempli de souvenirs.

Pour Jonathan Royer, 35 ans, le cinéma Paradis est un endroit rempli de souvenirs. « On allait voir des films pas chers avec mon père », se rappelle ce dernier en rigolant. Pour ce résidant, voir le cinéma renaître de ses cendres est un scénario enviable, étant donné le peu de salles à proximité de Tétreaultville. Le cinéma le plus près est le StarCité de l’avenue Pierre-De Coubertin, à environ six kilomètres de là. Mais pour Vincenzo Guzzo, pas question de faire revivre l’époque du cinéma Paradis. « Moi, je n’en veux pas. C’est fini le temps des cinémas de quartier d’une ou deux salles. Ce n’est pas profitable », clame-t-il.