La pandémie de COVID-19 a eu toutes sortes d’impacts, parfois insoupçonnés, sur l’ensemble des industries, y compris celle du cinéma. Mais les artisans de ce secteur ont trouvé les moyens de continuer à le faire tourner. Non sans rencontrer des écueils. État des lieux.

André Duchesne André Duchesne
La Presse

Le jour où le gouvernement a sorti la première version du guide des normes sanitaires en milieu de travail pour les employés de la production audiovisuelle en période de pandémie, les scénaristes ont hissé des drapeaux rouges. C’est que ce guide ébauché à la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) indiquait que les producteurs pouvaient modifier les scénarios pour les adapter aux normes sanitaires. 

« Modifier un scénario revient aux scénaristes », indique Stéphanie Hénault, directrice générale de la Société des auteurs de radio, télévision et cinéma (SARTEC). « Lorsqu’il y a des retouches à faire, on doit les offrir en premier à l’auteur. Un réalisateur peut faire des ajustements mineurs de mise en scène, mais il ne peut réécrire des scènes ou changer la structure d’un scénario. »

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

La Dre Marie-France Raynault, cheffe du département de médecine préventive et santé publique au CHUM

Médecin en santé publique au cœur de ce dossier, la Dre Marie-France Raynault a bien senti cette résistance. « Les auteurs nous ont dit qu’on essayait de contraindre leur imaginaire », se souvient-elle.

Ironiquement, les producteurs n’avaient rien demandé ! Ils connaissent les règles des ententes contractuelles avec les scénaristes. Très vite, les choses sont rentrées dans l’ordre et une deuxième version a été réécrite à la satisfaction des auteurs.

Mais l’anecdote illustre clairement l’impact que la pandémie a eu sur les tournages. Ce n’est pas tout. Sur les plateaux, il a fallu se réinventer. Notamment avec les scènes dites de proximité. Pas seulement celles de baisers, mais aussi des scènes de combats, des cascades, des scènes d’intimité ou des engueulades.

Une ligne directrice a été établie, permettant à des « équipes stables » de moins de 10 personnes de travailler dans une zone d’un mètre des autres personnes et limitant à 15 minutes par jour les scènes sans masque dans le même périmètre. Une fois cette base établie, il a fallu faire du cas par cas.

La rédaction d’un guide pour les plateaux de tournage et les arts de la scène est plus complexe que celle pour un abattoir. Dans un abattoir, on doit composer avec une suite de gestes répétitifs. Au cinéma, on a une infinité de cas d’espèce.

La Dre Marie-France Raynault

Elle donne l’exemple des marques de tendresse. Dans une scène, un enfant peut-il faire un câlin à ses grands-parents ? Oui, à la condition que la tête du bambin ne soit pas à la même hauteur que celle de l’autre personnage. On peut aussi exprimer la tendresse en serrant une personne par-derrière, pour éviter un contact direct.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Le comédien Patrick Hivon attend de tourner sa scène sur le plateau de tournage du film Babysitter, de Monia Chokri. En dépit des nouvelles règles, les choses se sont bien passées, croit la distributrice Chantale Pagé, de Maison 4:3.

Continuer, modifier, reporter

Avec ces règles, certains tournages sont allés de l’avant. Mais d’autres ont carrément été reportés. Voyons quelques exemples.

En octobre 2020, Marianne Farley a amorcé le tournage de son premier long métrage de fiction, Au nord d’Albany, avec Céline Bonnier dans le rôle principal. Comme son scénario évoquait des ruptures, elle a été capable de l’adapter sans trop le chambarder.

« Physiquement, les acteurs n’avaient pas besoin d’être si proches les uns des autres, dit-elle. Avec la règle de la distance d’un mètre et des 15 minutes par jour, j’ai été capable de tourner mes scènes en faisant quelques petites modifications. »

En revanche, elle a laissé tomber les quelques journées de tournage prévues aux États-Unis et le recrutement d’un acteur américain pour le premier rôle masculin.

Au contraire, le projet du film Grand Nord, premier long métrage d’Annick Blanc prévu pour l’automne 2020, a été reporté à l’automne 2021.

« Comme l’histoire se passe durant la saison de la chasse, nous ne nous pouvions déplacer le tournage en hiver ou au printemps, dit la productrice, Maria Gracia Turgeon. Mais ce qui nous bloque le plus, c’est la règle des 15 minutes par jour. L’histoire évoque un incident impliquant un individu au sein d’un groupe et on retrouve plusieurs personnages très proches les uns des autres. En tournant à partir des règles existantes, on passe à côté du film qu’Annick a mis 10 ans à écrire. »

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Le réalisateur Philippe Lesage

Philippe Lesage (Les démons) doit aussi tourner à l’automne son prochain film, Un grand homme, et espère que les règles se seront assouplies.

« Je ne dis pas cela parce que je suis contre les règles. Elles sont là pour des raisons de santé évidentes, dit-il. Mais mon film raconte l’histoire d’une gang de personnes dans un chalet. Il y a plusieurs soupers entre amis. Je ne peux pas faire de miracles ! »

Le film Hygiène sociale, de Denis Côté, qui sera présenté à la Berlinale, a été tourné en août, en pleine pandémie. Invité à commenter son expérience, le cinéaste nous a écrit : « Tout en respectant les consignes, je n’ai jamais laissé le drame de la COVID dérouler son générique dans mon esprit. J’ai écrit, j’ai tourné et je développe des projets qui s’accordent à mes désirs d’un monde sans COVID. C’est tout. Fin. Si j’ai à frapper le mur de la réalité, je le frapperai, mais pour le moment, je ne laisse pas la peur, l’autocensure ou le pessimisme gagner ou guider mes choix artistiques. »

Le plexiglas au secours des baisers

La Dre Marie-France Raynault raconte combien la question des baisers a été un enjeu important... notamment chez les producteurs américains.

« Lorsqu’ils sont entrés dans le bal au début de l’automne, ils avaient des protocoles différents, dit-elle. Ce qui les dérangeait beaucoup, ce sont les baisers et les combats. Ils voulaient faire ce qu’ils voulaient en testant les gens une fois l’heure. Ce n’est pas comme ça que nous avons rédigé le guide. »

Au terme de discussions avec les cascadeurs, la Dre Raynault a proposé des façons de travailler sécuritaires à la satisfaction de tous.

Les baisers ? Ils font toujours problème. Et la demande est forte pour les permettre. Mais la Dre Raynault tient son bout. « Je ne vais pas mettre la vie de quelqu’un en danger pour quelque production que ce soit, dit-elle. Le rapport de forces n’est pas toujours le même entre comédiens et producteurs. Une jeune comédienne qui commence n’a pas le goût de se mettre son producteur à dos. Je me sentais une responsabilité à protéger ceux qui n’ont pas de pouvoir dans le système. »

La situation est toutefois en train de se « régler tranquillement », dit la médecin, grâce à l’usage inventif du plexiglas.

Extrait de l’émission Discussions avec mes parents

Le producteur Guillaume Lespérance l’a expérimenté dans une scène clé (voir notre extrait vidéo) de la série Discussions avec mes parents où le personnage central, incarné par l’auteur et comédien François Morency, embrasse sa conjointe, Stéphanie (Leïla Thibeault Louchem).

« Un des 13 épisodes était impossible à tourner parce qu’il y avait une scène où des gens dansaient des slows, raconte ce dernier. François l’a donc complètement réécrite. Il nous restait alors une seule scène problématique où il embrasse sa conjointe. On ne pouvait simplement l’éliminer, car cela aurait eu une incidence trop importante sur le contenu. »

Avec le réalisateur Pascal L’Heureux et le directeur photo Donat Chabot, ils ont alors conçu une feuille de plexiglas permettant de séparer les acteurs ainsi qu’un masque de plastique se moulant au visage et qu’on ne voit pas lorsque la caméra filme par derrière.

En dépit de ce trucage, il a fallu 150 minutes pour tourner cette scène qui, en temps normal, aurait été bouclée en une demi-heure, dit M. Lespérance.

Faisant passer la création avant la concurrence, il n’a pas l’intention de protéger jalousement ce mécanisme. « On a eu des gens de trois ou quatre compagnies de production, des concurrents qui sont aussi des amis et des collègues, qui sont venus sur le plateau pour se faire expliquer comment nous avions procédé. En cette période de crise, ce n’est pas le temps de faire des cachettes. Le temps est à la collaboration. »

Donner une chance au cinéma québécois

En prévision de la réouverture des salles de cinéma, tous les acteurs de l’industrie se parlent afin de privilégier les œuvres québécoises. « Au Québec comme ailleurs, les cinématographies nationales ont sauvé les salles durant les quelques mois de réouverture en 2020, dit Mario Fortin, directeur général du Beaubien. Les films québécois ont connu une fréquentation supérieure à la moyenne, car il n’y avait pas de produits américains. Comme ils nous ont aidés, on va essayer de les aider à notre tour. J’entends partout cette volonté. » Tous les acteurs se parlent pour organiser un calendrier de sortie sans se marcher sur les pieds. Président des Films Séville, le distributeur Patrick Roy salue cette cohésion. « On essaie de ne pas se nuire », dit-il en ayant le sentiment que le retour des films américains sera plus tardif, ce qui donnera une occasion au cinéma québécois. Son homologue Chantale Pagé (Maison 4:3) se réjouit des initiatives, tout en ayant des réserves. « À la réouverture, je crois que ça va bien se passer. Par contre, comment les choses vont-elles aller à l’automne et à Noël ? Les salles auront été fermées durant presque un an. Tout le monde a faim. Je suis heureuse de cette solidarité. On doit agir de façon responsable, d’autant qu’il est question d’argent public. Mais en même temps, je crains que les salles, pour renflouer les coffres, ne passent les films à la chaîne. » Tout dépend de la réaction du public, dit à ce sujet Mario Fortin. Si le public répond présent, les films seront maintenus à l’affiche.

Beaucoup de formation

Autre impact de la pandémie : une multiplication des formations. À l’Institut national de l’image et du son, le volet formation roule à plein régime depuis un an. « Avec l’Association québécoise de la production médiatique, nous avons développé une formation sur les mesures à mettre en place sur les plateaux de tournage, dit le directeur général, Jean Hamel. Ces activités s’ajoutent à notre volet de formation continue. Nous avons formé quelque 80 personnes qui, à leur tour, sont devenues agents sanitaires sur les plateaux. » Par contre, pour respecter les règles sanitaires, il y a eu limitation des inscriptions dans les différents programmes. Les étudiants de la cohorte du volet cinéma, dont la session allait de janvier à juin 2020, ont été diplômés, mais feront leur exercice pratique final ce printemps. À la Société des auteurs de radio, télévision et cinéma (SARTEC), on a aussi multiplié les rencontres. « Nous avons fait des formations avec les auteurs pour les instruire des conditions minimales contractuelles, dit la directrice générale, Stéphanie Hénault. Et notre formation “Secrets de scénaristes” avec Benoit Pelletier a été très courue. »