Le verdict de culpabilité partiel dans l’affaire Weinstein n’est pas une victoire en demi-teinte. C’est une victoire pour les victimes, bien sûr. Mais c’est aussi une victoire éclatante pour le mouvement #metoo, qui aura un impact important sur la confiance dans le système judiciaire des victimes d’agression sexuelle.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

Harvey Weinstein a été reconnu coupable lundi d’agression sexuelle et de viol. S’il a évité une condamnation pour les accusations plus graves de viol avec violence et d’agressions en série avec un « comportement prédateur » (qui lui auraient valu une peine à perpétuité), le producteur déchu de 67 ans sera passible de 5 à 29 ans de prison. Ce n’est pas rien.

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Harvey Weinstein arrive pour l’énoncé de son verdict, lundi.

C’est, au contraire, le « moment de justice » que plusieurs espéraient. 

L’organisme Time’s Up, qui milite pour les victimes d’agression sexuelle dans la foulée de #metoo, a raison de clamer qu’il s’agit du début d’une « nouvelle ère de justice ». Cette décision met un terme à 40 ans d’impunité de Harvey Weinstein face à toutes sortes d’allégations d’agression sexuelle.

Mais elle aura une portée beaucoup plus large. Elle rend justice non seulement aux victimes de Weinstein, mais aussi à toutes celles qui ont le courage de briser le silence.

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Le producteur Harvey Weinstein est menotté après l’annonce de sa culpabilité d’agression sexuelle et de viol, lundi.

Quelque 80 femmes ont accusé Harvey Weinstein de harcèlement ou d’agression sexuelle depuis 2018. Plusieurs d’entre elles se sont livrées aux journalistes Jodi Kantor, Megan Twohey et Ronan Farrow, dont les enquêtes — notamment dans le New York Times — ont révélé au grand jour l’abus de pouvoir du magnat du cinéma hollywoodien.

Trois victimes alléguées ont été entendues par le tribunal, à New York, ces dernières semaines. Leur cause n’était pas gagnée d’avance. Il est rare que ce type de procès donne lieu à une condamnation et plusieurs craignaient un dénouement comme celui du procès de Jian Ghomeshi (qui a vu l’ex-animateur de radio torontois être acquitté de toutes les accusations pesant contre lui, en 2016).

Deux des victimes de Harvey Weinstein ont reconnu avoir eu des relations sexuelles consensuelles avec l’influent producteur, après l’agression dont elles ont fait l’objet. Pour la défense, c’était un filon à exploiter afin de décrédibiliser les plaignantes.

Les avocats de Weinstein n’ont d’ailleurs pas hésité à tenter de dépeindre ses deux victimes, une assistante de production et une aspirante actrice, comme des opportunistes cherchant à soutirer de l’argent au producteur déchu. « Elles ont sacrifié leur dignité, leur intimité, leur quiétude dans l’espoir de faire entendre leur voix » au procès, a plutôt fait valoir la procureure Joan Illuzzi-Orbon.

La défense a tenté à la dernière minute d’écarter l’une des jurés, en invoquant le fait qu’elle lisait Le consentement de Vanessa Springora, récit qui illustre l’emprise psychologique du prédateur sur sa victime. Voilà qui est bien ironique dans la mesure où les avocats de Weinstein n’ont pas hésité eux-mêmes à contrevenir à leur devoir de réserve durant le procès.

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Donna Rotunno, l’une des avocats d’Harvey Weinstein

Dans la balado du New York Times, The Daily, la principale avocate du producteur, Donna Rotunno, a déclaré à la journaliste Megan Twohey qu’elle n’avait jamais été agressée sexuellement parce qu’elle avait su comment se comporter pour ne pas que cela lui arrive. « Je ne me mettrais jamais dans une telle position », a-t-elle dit lors de cette entrevue enregistrée durant le procès, au mépris d’une ordonnance de la cour, perpétuant l’un des clichés les plus communs sur le viol : faire reposer la responsabilité d’une agression sur les épaules de la victime.

Ce n’est pas un référendum sur #metoo, avait précisé le juge James Burke au jury. Il n’empêche que le mouvement #metoo a joué un rôle de premier plan dans cette décision. Les sociétés évoluent. Les mentalités changent. Les juges et jurés n’y sont pas imperméables.

Ce verdict, je le répète, arrive à point nommé. On ne saurait sous-estimer son importance. Il confirme la pertinence du mouvement #metoo et ouvre une brèche d’espoir pour toutes les victimes qui hésitent à s’adresser aux tribunaux. 

Plusieurs (j’en suis) s’attendaient au contraire à ce qu’il provoque un nouvel examen des failles du système judiciaire et des raisons pour lesquelles il suscite la méfiance des victimes d’agression sexuelle. Il y a quelques années à peine, devant la même preuve, Harvey Weinstein aurait probablement été acquitté de l’ensemble des chefs d’accusation…

Ce que ce verdict nous dit clairement, c’est que les plaignantes qui ont subi les contre-interrogatoires humiliants d’avocats cherchant à les discréditer ne l’ont pas fait en vain. Leur prise de parole a donné lieu non seulement à une décision importante, mais aussi à des prises de conscience, des enquêtes journalistiques percutantes, des discussions franches, des dénonciations nécessaires, des actions politiques.

Bien sûr, cette décision n’est qu’un chapitre de l’histoire, pas un point final. Harvey Weinstein a interjeté appel de la décision. À peine sorti de son premier procès à New York, il aura maintenant à répondre à d’autres accusations d’agression sexuelle à Los Angeles. Il n’en a pas fini avec la justice, ni avec le mouvement #metoo.

Il ne faudrait pas croire, du reste, que ce verdict de culpabilité nous exempte de la réflexion collective beaucoup plus large à laquelle nous a conviés le mouvement #metoo depuis deux ans. À cette remise en question en profondeur d’un système inégalitaire qui a trop longtemps réduit les victimes d’agression sexuelle au silence et au déni de ce qu’elles ont vécu. Ici comme ailleurs, ce système-là, qui a toléré l’intolérable, qui a justifié l’injustifiable, qui s’est tu trop souvent lorsqu’il devait parler, commence à peine à être déconstruit. Une bataille a été remportée, mais le combat, lui, est loin d’être gagné.