Notre sortie de gars, dans « l’ancien temps » – il y a deux mois –, c’était d’aller au cinéma. Des sorties en tête-à-tête, le plus souvent. C’est ainsi que je me suis retrouvé à voir 1917 deux fois, à deux semaines d’intervalle, avec chacun de mes fils.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

« Papa, est-ce qu’on va au cinéma ? » Je réalise ces jours-ci à quel point cette phrase me manque. Pas seulement parce qu’elle évoque une communion qui n’est plus : se retrouver à plusieurs dans une salle, devant un écran. Mais parce que c’est l’expression de la main tendue d’un garçon solitaire de presque 14 ans, qui s’accommode très bien depuis un mois et demi de ne pas aller à l’école, de se lever tard et de passer beaucoup de temps à jouer à des jeux vidéo.

Ce qui me manque le plus de cette phrase, c’est tout ce qu’elle sous-tend. Le rituel auquel elle fait référence. Ce n’est pas une simple demande faite par un fils à son père de le conduire au cinéma. C’est une invitation à partager une expérience avec lui. À soulever l’accoudoir qui nous sépare – dans les salles qui le permettent – pour nous coller et piger dans le même sac de pop-corn. (Je ne mange jamais de pop-corn, sauf au cinéma avec Fiston.)

Cette question, ce rituel sont pour moi très précieux. Parce que je sais que le temps file, que les choses évoluent vite, et que viendra un moment – dans deux, trois ans ? – où ce ne sera plus avec moi qu’il aura envie d’aller au cinéma.

On devait y aller vendredi prochain. C’était prévu depuis des mois. On en avait souvent parlé, on avait regardé la bande-annonce ensemble. Le 1er mai, ce devait être la sortie en salle de Black Widow, de Cate Shortland, avec Scarlett Johansson dans le rôle de l’espionne russe qu’elle incarne dans la série des Avengers. La sortie a été reportée pour l’instant au 6 novembre.

IMAGE FOURNIE PAR DISNEY

Scarlett Johansson dans Black Widow

Fiston est fan de films de superhéros. Depuis le début de l’année, nous avons exploré tous les recoins du MCU (Marvel Cinematic Universe). Il n’y a pas un film mettant en scène les fameux personnages des Avengers, Iron Man, Thor, Black Widow, Spider-Man, Captain America, etc., que nous n’avons pas vu. Jusqu’au vieux Hulk d’Ang Lee et les Spider-Man de Sam Raimi.

Mes garçons aiment le cinéma. On dira que la pomme n’est pas tombée loin de l’arbre. Lorsqu’ils avaient 8 et 10 ans, inspiré par le livre The Film Club (L’école des films), de David Gilmour, j’ai entrepris de faire leur éducation cinématographique en les initiant aux classiques du septième art. Disons qu’ils ont trouvé Les quatre cents coups de Truffaut assez aride. Ce fut, pour tout dire, un échec lamentable.

En voulant brûler des étapes, je les ai braqués. Ils sont devenus méfiants, à chacune de mes suggestions. J’ai dû revoir ma stratégie. On n’allait pas m’y reprendre. Je ne voulais surtout pas leur enlever le goût du cinéma. Je me suis contenté de les laisser choisir, la plupart du temps, en les guidant parfois vers une œuvre plus audacieuse.

Lorsque, l’hiver dernier, mon plus vieux, 16 ans, m’a demandé de lui suggérer « des classiques », je ne suis pas tombé dans le piège de lui proposer Huit et demi. Je me suis dit qu’il était mûr, mais qu’il ne fallait pas que je rate mon coup. 

J’ai commencé par lui suggérer la trilogie du Parrain de Coppola. Cette fois, je ne me suis pas trompé. (Soupir de soulagement.)

Confinement oblige, j’ai repensé ces dernières semaines au livre de David Gilmour. En 2007, le romancier, professeur d’université et ancien critique de cinéma torontois a publié le récit de son expérience familiale inusitée. Son fils avait lui aussi 16 ans, à l’époque. Mais contrairement au mien, il détestait l’école à s’en confesser et lui préférait la délinquance et la consommation de cocaïne. Son père lui a proposé un pacte : il pouvait quitter l’école, abandonner ses études, rester à la maison sans payer de loyer et se réveiller à l’heure de son choix… à la promesse de regarder, chaque semaine, trois films choisis par son père afin qu’ils puissent en discuter ensemble.

Pendant trois ans, père et fils se sont retrouvés trois fois par semaine sur le divan du salon pour regarder des classiques de la Nouvelle Vague (Gilmour a commencé, lui aussi, par proposer Les quatre cents coups), du néoréalisme italien ou de l’âge d’or du cinéma hollywoodien, ainsi que des blockbusters et même des navets devenus incontournables (comme le célèbre Showgirls de Paul Verhoeven). Ce ne fut pas peine perdue. Son fils Jesse a tâté du court métrage avant de publier son premier roman, il y a deux ans.

J’ai décidé d’imiter David Gilmour et d’alterner entre les blockbusters et les œuvres plus exigeantes afin de titiller l’intérêt de mes propres fils pour le cinéma d’auteur.

Nous n’avons pas convenu d’un pacte – il n’est pas question qu’ils quittent l’école –, mais pratiquement tous les soirs depuis un mois, nous regardons un film.

IMAGE FOURNIE PAR LA PRODUCTION 

Marlon Brando dans une scène du Parrain

Je me suis improvisé programmateur et ma sélection est aussi intuitive qu’éclectique. Je procède par association. Après The Godfather, j’ai proposé aux garçons le choix entre Apocalypse Now et Boyhood. Ils ont préféré le film de Richard Linklater. La série des Batman de Christopher Nolan nous a menés à Inception et à Dunkirk. Après 1917, nous avons suivi Sam Mendes chez James Bond (Skyfall, Spectre). Dans un élan british, à la suggestion du plus jeune, nous avons même regardé la série The Crown

Une telle expérience est faite d’essais et erreurs. J’essaie bien sûr de miser sur les champs d’intérêt de chacun.

Le plus vieux s’abreuve de culture urbaine et de rap : de Boyz N the Hood, du regretté John Singleton (qui a bien mal vieilli), nous sommes passés à Do the Right Thing, de Spike Lee, et à Misérables, de Ladj Ly.

Fiston a apprécié que je lui propose Get Out, de Jordan Peele (qui a produit BlacKkKlansman de Lee), pour son anniversaire de 15 ans, avec ses amis ? Je lui ai présenté The Shining, de Stanley Kubrick. Il a lu Incendies, la pièce de Wajdi Mouawad, à l’école ? Nous avons regardé le film qu’en a tiré Denis Villeneuve, ainsi que Polytechnique. Il a aimé Call Me by Your Name ? Je lui ai proposé Brokeback Mountain et La vie d’Adèle. Tu veux voir une autre Palme d’or ? Découvre Pulp Fiction. Il a adoré.

Le plus jeune adore Star Wars ? Nous avons regardé des films qui mettent en vedette Adam Driver (alias Kylo Ren) : Paterson, de Jim Jarmusch, et Frances Ha, de Noah Baumbach. Sans surprise, j’ai eu moins de succès cette fois-là ! Daniel Craig dans le rôle de James Bond nous a menés vers Logan Lucky, de Steven Soderbergh. S’il préfère les films d’action (je me suis tapé les sous-James Bond que sont les Mission : Impossible avec Tom Cruise), le menu continue d’être varié.

Cette semaine, nous avons regardé The Social Network, de David Fincher (que les garçons ont choisi plutôt que Kill Bill, de Tarantino), The Amazing Spider-Man (avec Andrew Garfield, qui est de la distribution de The Social Network) et le film d’animation français J’ai perdu mon corps, de Jérémy Clapin, lauréat du Grand Prix de la Semaine de la critique à Cannes, qu’ils ont trouvé un peu trop sordide…

Je cherche encore le bon prétexte pour leur présenter Fellini. Et je rêve du moment où, dans le monde d’avant qu’on aura retrouvé, ils m’inviteront de nouveau au cinéma.