C’est trop long, qu’ils disent. Un film de 3 h 30 min. Sur Netflix. Ce sont les mêmes qui se gavent de séries télé sur la même plateforme, sans consulter leur montre. Et qui peuvent, en un week-end à peine, passer à travers les 13 épisodes de la plus médiocre des séries qu’un algorithme leur a proposée. L’ironie suprême.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

The Irishman est offert sur Netflix depuis mercredi. Certains ont trouvé le film ennuyeux (d’autres trouvent les Variations Goldberg répétitives…). C’est à mon avis le grand Scorsese annoncé. Un film-somme qui revisite les thèmes de prédilection de l’un des plus grands cinéastes de sa génération : le gangstérisme et la mafia, sous l’angle de la corruption des syndicats d’ouvriers des Teamsters des années 60, autour du règne du célèbre Jimmy Hoffa.

Une mise en scène d’une suprême fluidité, des pointes d’humour typiquement scorsesiennes, de grandes performances d’acteurs mythiques et une fresque historique à la Godfather de Coppola (avec Robert De Niro et Al Pacino) ou Once Upon a Time in America de Leone (avec De Niro et Joe Pesci). Certes, les effets spéciaux peuvent être déroutants, surtout au début, mais on s’y fait rapidement.

PHOTO FOURNIE PAR NETFLIX

The Irishman de Martin Scorsese, dans lequel jouent Al Pacino et Robert De Niro, est offert sur Netflix depuis mercredi.

En entrevue avec le critique Peter Travers, Martin Scorsese a supplié les abonnés de Netflix de ne pas regarder The Irishman sur leur téléphone. « Sur un iPad, un grand iPad, peut-être », a-t-il concédé. Le réalisateur de la série Boardwalk Empire a aussi regretté que son plus récent long métrage puisse être visionné comme une série télé. Sur Twitter, la semaine dernière, un journaliste suédois a suggéré de découper The Irishman en quatre épisodes d’environ 50 minutes, suscitant la grogne de quantité de puristes.

À chacun d’apprécier les œuvres comme bon lui semble. Sur un téléphone, à la rigueur.

Que l’on préfère regarder un film en prenant des pauses — même de quelques jours — est une chose. Que l’on ne puisse s’imaginer prendre une pause de 3 h 30 min pour regarder un film d’une traite en est une autre ! C’est pourtant là où l’on semble en être rendus.

Cela pose des questions intéressantes, non seulement sur notre manière, mais sur notre capacité à « consommer » des œuvres, à la veille de l’an 2020. C’est indéniable : nous sommes en plein âge d’or de la série télé. Plusieurs grands créateurs, scénaristes, cinéastes se tournent vers elle afin de développer des arcs narratifs plus touffus ou ambitieux, qui permettent davantage de rebondissements. Le long métrage n’a pas pour autant perdu de sa pertinence. Comme le feuilleton n’a pas été le fossoyeur du roman, la série télé ne tuera pas le cinéma. Les deux sont complémentaires.

Il reste que l’on semble être plus indulgent avec les séries télé. On en consomme sans trop se poser de questions, enchaînant les épisodes comme pour passer le temps. Sans trop se formaliser de la qualité souvent inégale du produit. Au suivant !

Je me questionne sur les conséquences de la netflixisation de notre consommation culturelle. Sur le déficit d’attention collectif auquel elle semble avoir contribué. Sur cette habitude désormais ancrée d’apprécier davantage les œuvres découpées en tranches facilement digestibles. Comme un steak que l’on sert à des enfants en petits morceaux.

« Tu vas voir, ça commence à être bon après le cinquième épisode… », nous a prévenu un collègue de bureau.

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Robert De Niro et Al Pacino
dans The Irishman, de Martin Scorsese

Comment en est-on venu à avoir l’impression qu’une série — qui compte cinq ou six saisons — est plus facile d’accès qu’un film de 3 h 30 min, réalisé par un grand maître du cinéma (pourtant tout sauf hermétique) ?

Ce que Netflix sous-estime peut-être, lorsqu’il diffuse The Irishman ou Roma en quasi-exclusivité sur sa plateforme, c’est qu’il propose un univers condensé, une vision d’auteur de cinéma, à un public qu’il a lui-même habitué à des séries découpées en tranches de 24, 32 ou 52 minutes, avec un punch à la clé. L’attention de ses dizaines de millions d’abonnés — j’en suis — est désormais divisée en épisodes.

Ce public s’accommode de passages à vide, voire de saisons en deçà des attentes, à condition d’être stimulé régulièrement par un cliffhanger annonciateur d’une promesse : celle de bientôt connaître la suite. Ainsi que par le plaisir instantané d’avoir le loisir de choisir, pendant que s’égrènent les secondes jusqu’au prochain épisode, de « poursuivre l’aventure ».

C’est ainsi qu’on se retrouve, à 1 h 30 du matin, la bouche pâteuse, à avoir regardé six épisodes d’une série qui a décollé bien lentement (cinq épisodes de mise en place) et qui, en fin de compte, n’est peut-être pas le chef-d’œuvre promis par le collègue de bureau.

Qu’importe ! Les endorphines ne mentent pas. On a succombé de plein gré à un mécanisme pavlovien, semblable à celui utilisé dans les casinos, les jeux vidéo ou les réseaux sociaux. Donner au spectateur l’illusion d’un contrôle sur ce qu’il consomme. L’impression d’être le maître d’une série dont il est en quelque sorte le héros (comme ces livres populaires de mon enfance).

On est plus passif devant un film à fin ouverte de 3 h 30 min de Martin Scorsese. Un grand film, dont on se souviendra dans 20 ans, comme Goodfellas et Casino. La dernière série télé à la mode ? Je ne parierais pas là-dessus.