Pour les 40 ans du Théâtre Ubu, Denis Marleau signe une nouvelle production des Reines de Normand Chaurette, au TNM, et propose une reprise des Aveugles, une installation-théâtre qu’il a créée avec Stéphanie Jasmin, à Espace Go. La Presse a rencontré le metteur en scène et Céline Bonnier, l’une de ses interprètes fétiches.

Luc Boulanger
Luc Boulanger La Presse

Il est plutôt rare qu’on demande à un artiste de remettre en scène deux fois la même pièce en 15 ans. Or, lorsque ce metteur en scène dirige l’une des plus prestigieuses compagnies théâtrales du Québec, que son fondateur a créé une soixantaine de productions en carrière, et que son travail rayonne dans le monde, c’est une occasion que Lorraine Pintal a saisie en demandant à Denis Marleau de revisiter Les reines.

En 2005, avec son spectacle présenté à Montréal, à Ottawa et en France, Marleau avait mis en valeur la dimension ludique de la tragicomédie de Normand Chaurette, une œuvre remarquable, cruelle et comique. Quelle lecture proposera-t-il cette fois-ci ?

« Je préfère oublier ma première mise en scène. Car je travaille avec une nouvelle distribution et j’essaie de rester à l’écoute du texte, sans a priori. Le travail du metteur en scène, c’est d’abord de savoir écouter, pour mieux recevoir et transmettre l’œuvre d’un auteur. De plus, je travaille avec six actrices merveilleuses ! Elles ont une sensibilité, une capacité de jeu immense, et créent de nouvelles sonorités. Elles m’aident à oublier ce que j’ai fait en 2005. »

Parmi celles-ci, on retrouve Céline Bonnier (qui joue Isabelle Warwick), aux côtés de Sophie Cadieux, Kathleen Fortin, Marie-Pier Labrecque, Sylvie Léonard et Monique Spaziani. Des retrouvailles, puisqu’ils ont travaillé ensemble à quelques reprises, dont sur Les aveugles. « Je suis toujours fascinée de le voir diriger les interprètes, confie Céline Bonnier. Denis a une réelle écoute, une ouverture, une grande attention. »

« Dans la vie, je suis attirée par des projets qui donnent du sens à mon travail, poursuit la comédienne d’Unité 9. Ma rencontre avec Denis Marleau [en 1999, pour Urfaust] a été révélatrice. Pour moi, travailler avec lui (ou avec Brigitte Haentjens), c’est une école de jeu. En termes de profondeur, de rigueur et de conscience. Ça me sert encore, deux décennies plus tard. »

PHOTO STÉPHANIE JASMIN, FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Paul Savoie, dans l'installation-théâtre Les aveugles

Et pour ces deux artistes, le théâtre est d’abord un lieu de rencontre : « Et les rencontres se passent à tous les niveaux, avec les œuvres autant qu’avec les collaborateurs », estime Marleau.

Après 45 ans de mises en scène, je suis encore en apprentissage, parce que chaque projet provoque de nouvelles rencontres.

Denis Marleau

« Les arts vivants sont des arts mouvants, ajoute Bonnier, car le vivant bouge toujours. Plus on avance, plus on se rend compte qu’il y a des choses qui nous échappent. D’où l’importance de la recherche, du processus de création artistique, d’avoir le temps d’explorer chaque univers avant de plonger. »

Les belles-sœurs de Chaurette

Les reines est une pièce magnifiquement écrite qui a fait le tour du monde. Chaurette, qui a traduit plusieurs pièces de Shakespeare, a puisé dans les personnages secondaires de Richard III, entre autres, pour inventer les protagonistes de sa pièce. « C’est un texte touffu, très dense, mais qui convoque le théâtre de façon extraordinaire ! explique Marleau. Au-delà de la langue et de la beauté des images, la pièce a un aspect très ludique, avec des motifs et traits forts et précis pour chacun des personnages. »

— Vous avez comparé Les reines aux Belles-Sœurs… Étonnant ?

« Ce sont six femmes qui s’ennuient dans l’ombre du pouvoir des hommes. Elles se réunissent quelques heures le soir et discutent de leurs problèmes. Elles se rassemblent pour prendre la parole, pour essayer de s’élever, et en même temps, elles reproduisent la compétition masculine, les rivalités, les trahisons, les luttes de pouvoir. Elles sont dans une instabilité permanente. »

« Ce sont aussi, comme celles des Belles-Sœurs, des femmes qui aspirent à être autre chose dans la vie, à changer leur destin, pour avoir un peu plus de pouvoir sur leur existence », croit Céline Bonnier.

L’enfance de l’art

Outre Les reines, Denis Marleau a mis en scène plusieurs pièces de Normand Chaurette, dont Le passage de l’Indiana, qui a été créée au Festival d’Avignon, en 1996. Avec André Brassard, Marleau est celui qui connaît le mieux l’œuvre de ce grand auteur inclassable. « Avec sa dimension poétique, sa langue métaphorique doublée d’un sens du théâtre, l’œuvre de Chaurette pose des questions aux metteurs en scène qui s’y attaquent. Il faut trouver une forme scénique à ses textes. On n’est pas dans l’évidence, on est dans la découverte. Il représente une étrangeté dans le paysage théâtral québécois.

« À 67 ans, Normand est resté proche de l’enfance, dans son regard, dans son écoute, dans son émerveillement. C’est aussi un musicien, Normand, et ça se voit dans son écriture théâtrale », conclut Denis Marleau.

Les aveugles et Dors mon petit enfant, deux installations-théâtre du cycle des fantasmagories technologiques de Denis Marleau et Stéphanie Jasmin, reprises dans le cadre des 40 ans d’Ubu. À Espace Go, jusqu’au 28 novembre.

Les reines. Au TNM, du 16 novembre au 11 décembre.