Depuis sa sortie du programme d’écriture dramatique de l’École nationale, en 2010, Rébecca Déraspe a le vent en poupe ! La jeune femme multiplie les projets à succès. Ses pièces sont jouées et traduites partout dans le monde. Elle remporte de nombreux prix et bourses. En plus d’avoir des projets pour la télévision. Entrevue avec une autrice qui carbure à la nuance et à la bienveillance.

Luc Boulanger Luc Boulanger
La Presse

En 2020, Rébecca Déraspe a vécu une année en montagnes russes !

En mars, alors que le Québec se confinait et que les salles fermaient, l’autrice a vu cinq de ses projets annulés en l’espace de quelques jours. La création de Ceux qui se sont évaporés, au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui ; son adaptation de Roméo et Juliette, au Trident ; le spectacle collectif Qui parle ? à La Licorne, où Déraspe est en résidence d’écriture ; une lecture publique d’une de ses œuvres au Théâtre Ouvert, à Paris ; enfin, la production d’une pièce de théâtre jeunesse à Vancouver. « Tout s’est effondré en même temps. Je me suis retrouvée sans projets, en deuil de cinq productions », dit-elle à bout de souffle au téléphone.

Puis, la vie s’est rachetée et a été bienveillante envers elle.

PHOTO VALÉRIE REMISE, FOURNIE PAR LE CENTRE DU THÉÂTRE D’AUJOURD’HUI

Maxime Robin, Geneviève Boivin-Roussy et Tatiana Zinga Botao dans Ceux qui se sont évaporés, de Rébecca Déraspe

Fin novembre, l’autrice a remporté le prix Michel-Tremblay du meilleur texte porté à la scène la saison dernière, pour Ceux qui se sont évaporés. Elle avait remporté plus tôt cette année le prix Louise-LaHaye de la Fondation du Centre des auteurs dramatiques, pour Je suis William, son texte pour le public adolescent créé par Le Clou.

Plus récemment en décembre, La Manufacture a annoncé que la bourse d’écriture Jean-Denis Leduc lui était accordée cette année. Mme Déraspe profitera de cette bourse pour écrire et développer sa nouvelle pièce, intitulée Les glaces, qui abordera entre autres le mouvement #metoo. Elle sera présentée dans deux ans à La Licorne à Montréal, puis à La Bordée à Québec, dans une mise en scène de Maryse Lapierre.

Avec Les glaces, j’ai envie de fouiller ce que nous avons tenté de figer dans le temps, d’oublier avec les années, ce que nous avons de secrets, de fautes, d’imputabilité.

Rébecca Déraspe, dramaturge

« Avec la question de comment léguer autrement à nos enfants », poursuit l’autrice, dont la fille a 9 ans ce 28 décembre.

Femmes de parole

Originaire de Rivière-du-Loup, Rébecca Déraspe a d’abord rêvé d’être comédienne. Durant son enfance et son adolescence, elle jouait et suivait des cours de théâtre. Sa carrière de comédienne s’est brusquement interrompue à 20 ans, lorsqu’elle a fait une crise de panique sur la scène, au milieu d’une production des élèves de dernière année au Conservatoire Lassalle.

« J’ai réalisé que la scène était un endroit très stressant pour moi et que je ne pouvais pas être comédienne, dit-elle. Ce fut un constat difficile. J’ai alors bifurqué vers l’écriture. Mais j’adore le jeu et les salles de répétition. J’aimerais bien remonter sur les planches un jour. »

Avec Pascale Renaud-Hébert et Annick Lefebvre, pour n’en nommer que deux, Rébecca Déraspe fait partie des jeunes autrices féministes dont le talent et la prise de parole vont de pair avec un engagement citoyen. De là à confiner l’artiste dans une case ou un mouvement de militantes, il y a une marge qu’elle ne franchit pas tout de suite. « Je suis hyper solidaire et sensibilisée à la cause des femmes, à la parité et à l’égalité. J’ai fait partie il y a deux ans du FET [Femmes pour l’équité en théâtre]. La condition des femmes a beaucoup évolué depuis 50 ans, grâce à des gains majeurs. Même si rien n’est jamais acquis. »

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

La dramaturge Rébecca Déraspe

Le combat des femmes ne constitue pas ma démarche artistique. Mon moteur pour l’écriture, ce qui est au cœur de ma pratique, c’est de raconter une histoire.

Rébecca Déraspe, dramaturge

Ce que Rébecca Déraspe veut réussir à faire à travers ses pièces, c’est raconter des histoires… tout en nuances. « C’est épeurant, voire tragique, le manque de nuances actuellement dans la société. Les discours publics sont si radicaux ; tout est noir ou tout est blanc. Ce que j’aime avec le théâtre, c’est qu’il me permet d’expérimenter la nuance, de réfléchir à la portée des mots. Au théâtre, j’apprends à décortiquer chaque mot. »

Éviter la polémique

Elle est d’ailleurs la conceptrice et l’animatrice d’une série de capsules vidéo sur l’importance et le sens des mots à la chaîne Savoir média : Le lexique de la polémique, et son dérivé, Le lexique de la pandémie. « Au lieu de se fâcher les uns après les autres lorsqu’on est en désaccord, de se traiter de caves, on peut essayer d’expliquer son point de vue. Notre société devrait alimenter la nuance plutôt que le despotisme de l’opinion. »

Selon l’écrivaine, les mots servent aussi à entamer une réflexion entre humains. Et tenter de se comprendre. « Mon combat d’autrice, c’est de revendiquer la nuance et la bienveillance, dit-elle. Qu’on essaie au moins de se donner cette chance. C’est mon souhait de fin d’année. »

À écouter en balado

En attendant son retour sur scène et la réouverture des théâtres, Radio-Canada présente la version balado de Ceux qui se sont évaporés, enregistrée le 5 mars dernier au Théâtre d’Aujourd’hui. À écouter sur l’application OHdio ou sur le site de Radio-Canada.

Écoutez la version balado